Si la filière peine à trouver sa rentabilité, toute l’industrie du bois n’est pas en crise. “Les scieries françaises tournent entre 107% et 110% de leurs capacités”, constate Nicolas Douzain, président de la Fédération nationale du bois, qui regroupe les exploitants forestiers et les transformateurs. Parmi les causes : un intérêt marqué pour la rénovation de l’habitat, qui a démarré à la sortie du premier confinement, intervenue en mai 2020 en France et au printemps dans de nombreux pays européens. Malgré l'impact économique de la crise, nombreux sont les particuliers à avoir choisi d'améliorer le confort de leur intérieur.
“A l’échelle mondiale, le «do it yourself» a entraîné une hausse des travaux au domicile des particuliers. Le bois est un matériau dont la rénovation est un domaine d’excellence”, indique Nicolas Douzain. “Sur le marché du bois d’œuvre, le marché est globalement soutenu. Les scieries ont une bonne visibilité jusqu’à la fin du premier semestre 2021. Leur rebond a été une surprise après le premier confinement. En septembre, elles ont rattrapé le retard des chantiers, mais il y a eu aussi beaucoup de travaux de rénovation”, complète Lionel Piet, directeur général de Coforet, une coopérative forestière basée en Auvergne-Rhône-Alpes et en Bourgogne-Franche-Comté.
“En tant que scierie de feuillus, l’activité est bonne, principalement en direction des fabricants de meubles et de parquets. L’activité remonte depuis le dernier trimestre 2020. C’est lié au réveil des marchés ; les containers s’échangent de nouveau. L’Asie, qui était le sous-traitant mondial en termes de meubles, se remet en route”, constate pour sa part Edouard Ducerf, PDG du groupe Ducerf, dont l’entreprise est spécialisée dans la transformation du bois feuillu en Saône-et-Loire et en Côte-d’Or.
Le prix du douglas grimpe à toute vitesse
La demande se focalise notamment sur le douglas, un résineux dont les Belges, les Allemands et les Hollandais sont très friands. La France en est le premier producteur européen. “Depuis quelques semaines, les hausses sont à deux chiffres en sortie de scieries. C’est lié à un engouement très fort de toute notre clientèle, française et européenne. Les commandes ont afflué d’un seul coup”, indique Nicolas Douzain. Le douglas, dont la durabilité est particulièrement appréciée, se prête bien aux travaux de la “cinquième pièce” (piscines, terrasses…)
En un an, le prix du douglas rendu de scieries a gagné 25% environ, estime Lionel Say, le président de la Coopérative forestière Bourgogne Limousin (14 000 propriétaires forestiers en Nouvelle-Aquitaine, Bourgogne-Franche-Comté et Auvergne Rhône-Alpes). La hausse se constate dès la coupe : les prix bord de route du douglas se sont appréciés de 20% en un an, relate Lionel Piet : “on connaît rarement ce genre de variation sur le bois !” Pour expliquer cette hausse des prix, il convient aussi de relever une pénurie de logements aux Pays-Bas, qui entraîne une hausse de la demande sur le marché de la construction, et un impact fort du plan de relance américain.
Aux Etats-Unis, ça construit
Il n’y pas qu’en Europe que la demande en bois d'œuvre est forte. Aux Etats-Unis, où la plupart des magasins de bricolage n’ont jamais fermé, des aides ont été attribuées aux secteurs de la construction-rénovation. En décembre 2020, le total des mises en chantier de logements aux États-Unis a augmenté de 5,8% sur un mois et de 4,8% sur un an, à 1,67 million d’unités.
“Le prix du bois y a été multiplié par trois en l’espace de quelques mois – cela ne va pas durer. Instantanément, les grosses scieries scandinaves ont restreint leurs approvisionnements en Europe, un marché moins rémunérateur, et profitent de l’opportunité offerte par le marché américain. De fait, le bois français est plus compétitif actuellement”, affirme Nicolas Douzain. Récemment, le management du groupe ISB, spécialisé dans la vente de panneaux et la transformation de bois résineux, faisait état dans nos colonnes d’une hausse de coûts de 25% sur ses approvisionnements.
L’effet scolytes s’estompe
Ce regain d’intérêt pour le bois intervient après trois années difficiles (2018 à 2020) pour les acteurs européens, touchés par les effets ravageurs des scolytes sur l’épicéa. “L’effet scolytes ralentit la montée des prix", explique Lionel Piet. Lorsque le bois est attaqué, il doit être rapidement abattu et utilisé avant de se dégrader, ce qui crée un surplus d'offre. "Aux Etats-Unis, sans scolytes, les prix du bois flambent. En France, un équilibre se crée entre l’offre et la demande. Toutefois, tout ce bois récolté pour des raisons sanitaires va vite manquer. Les prix, qui ont baissé au début de la crise et commencent à remonter, vont monter encore plus fortement dans les mois à venir”, prédit le DG de Coforet. Du fait de cet excès d’offre, en France, les prix de l’épicéa ont fondu de 35% en trois ans, poursuit Lionel Say. “En bois rond, dans les zones scolytées, nous sommes toujours à des prix très bas. On voit, dans les zones non-scolytées, qu’on a atteint un point bas et qu’on est en train de remonter.”
Parmi les indicateurs à suivre, figure l’indice des prix du bois à palettes (base 100 en janvier 2005), passé de 132,2 au quatrième trimestre 2018 à 124,6 au troisième trimestre 2020. Des bois scolytés, destinés initialement à la charpente, avaient été déclassés. Le Centre d’études de l’économie du bois doit publier prochainement les mercuriales du quatrième trimestre (accessibles sur notre base de données Indices & Cotations).
Inquiétudes sur le devenir de Fibre Excellence
Un sujet préoccupe néanmoins les acteurs de la filière : celui des bois destinés à être transformés en papiers-cartons ou en plaquettes. “1,2 million de tonnes de débouchés sont à en danger, suite aux difficultés de Fibre excellence. Beaucoup de nos clients scieurs ont 40% à 45% de connexes, et beaucoup de plaquettes partaient à Tarascon. Si Fibre excellence s’arrêtait, le marché du bois énergie serait inondé de matières”, alerte Lionel Piet.
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Cette usine basée dans les Bouches-du-Rhône produit de la pâte à papier. Elle a obtenu, en janvier, un apport de l'État de 1,6 million d'euros afin de poursuivre ses activités durant la période d’observation, accordée jusqu’en avril 2021 par le tribunal de commerce de Toulouse. Le dépôt de bilan a eu lieu en octobre 2020. “On préserve des bois de qualité secondaire pour permettre au bois d’œuvre de pousser. Faute de trouver preneur, nous devrons ralentir. Cela révèle le besoin de solutions à plusieurs années. Nous n’avons pas été bons sur le développement du bois énergie”, regrette Lionel Piet. Pour l’heure, Coforêt a lancé des plaquettes paysagères, destinées à orner les ronds-points ou à faire office de bois de paillage. Un produit créé pour les besoins des collectivités territoriales.



