Enquête

Attirés par un marché en croissance, les industriels français s’emparent de la construction bois

Développement de nouveaux produits, renforcement de capacités… La hausse attendue des volumes en construction bois, portée aussi bien par la volonté d’acteurs publics et privés que par la réglementation, aiguise les appétits des industriels français.

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Charpente de maison en bois
Le repli de la maison individuelle incite les industriels à concentrer leurs efforts sur d'autres types de bâtiments en bois.

À Vendenesse-lès-Charolles (Saône-et-Loire), le groupe Ducerf s’attaque à un nouveau marché, celui de la construction bois. Cette PME spécialisée dans la transformation du bois (38 millions d’euros de chiffre d’affaires, 160 personnes, six sites de production), qui fabriquait déjà des panneaux, espère progressivement faire passer son chiffre d’affaires réalisé à destination du bâtiment de 55 à 60%, contre 40% il y a cinq ans.

Pour profiter de l’essor annoncé du bois dans la construction, en plus de la production de carrelets, des éléments montants pour les portes et fenêtres, Ducerf et quatre autres fournisseurs de bois basés en Bourgogne ont lancé des panneaux structurels en chêne bourguignon. Ils sont destinés à remplacer le béton dans la construction neuve, mais aussi à être utilisés pour des projets de surélévation. S’appuyant sur la technique du bois lamellé croisé, aussi appelé CLT (cross laminated timber), les panneaux entendent être une alternative aux résineux (épicéa, sapin, douglas, pin…), qui constituent la majeure partie de l’offre.

Un engouement maintenu sur un marché en crise

«Dans un marché de la construction baissier, la demande est toujours soutenue pour le matériau bois», poursuit Edouard Ducerf, le dirigeant de l’entreprise, qui a investi 1,8 million d’euros dans deux presses. Il espère que l’intérêt des décideurs pour des matériaux sourcés localement permettra de faire décoller les ventes.

«Même en 2024, année historiquement noire pour la construction, les volumes sont positifs pour les industriels, notamment ceux utilisant du bois de France, alors que la plupart des autres matériaux énergivores annoncent des baisses de volumes», remarque pour sa part Gwénolé Lees, le directeur de la prescription et chef de marché bois dans la construction de Piveteaubois, un industriel vendéen.

Un mouvement initié par les acteurs publics

Pour Serge Le Nevé, le directeur adjoint du pôle bois-construction du centre technique industriel FCBA, la construction bois est une tendance de fond. «On a vu l’acceptabilité évoluer depuis le début des années 2000. Cela s’est traduit par davantage de maisons individuelles et de petits ouvrages collectifs», précise-t-il. Les donneurs d’ordre publics ont initié lé mouvement, poursuit Serge Le Nevé, citant notamment le stade vélodrome de Bordeaux (Gironde), livré en 1989. Les charpentes lamellées collées étaient surtout utilisées jusqu'à il y a une dizaine d’années sur des ouvrages mono-niveau, tels que des gymnases, avant que la filière ne commence à travailler sur des bâtiments multi-étagés.

Ce que confirme Frank Mathis, le président de Mathis, une entreprise familiale de Muttersholtz (Bas-Rhin) spécialisée dans l’ingénierie et la fabrication de bâtiments en bois (70 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2024), qui réalise de nombreux bâtiments tertiaires publics (lycées, gymnases…), en plus de bâtiments de bureaux, de bâtiments industriels, de commerces et de logements collectifs.

Le promoteur WO2, dont les origines remontent à 2014 avec les logements en bois Woodeum (cédés depuis), mise pour sa part sur la démonstration du poids carbone de chaque bâtiment pour convaincre les décideurs. «Nous avons commencé par calculer puis afficher l’empreinte carbone, pour faire en sorte que les gens sachent que tous les bâtiments ne se valent pas», explique Marc Lafont, qui s’est spécialisé dans l’immobilier tertiaire. A Nanterre (Hauts-de-Seine), il a livré, en 2024, le plus grand campus de bureaux en bois d’Europe.

La RE2020, nouveau coup d’accélération

Pour Frank Mathis, les propriétés mécaniques et de résistance au feu du bois, ainsi que la réduction des délais de construction par rapport à des méthodes traditionnelles, font office de levier, en plus des réglementations. La réglementation thermique RT2012, doublée du label «énergie positive et réduction carbone» E+/C- en 2017, avait également participé à sensibiliser les acteurs aux enjeux environnementaux liés au bâtiment.

Lancée en 2022, la RE2020 va encore plus loin puisqu’elle intègre l’analyse du poids carbone des différents matériaux. «Lors du dépôt du permis de construire, calculer l’empreinte carbone d’un bâtiment et de sa fin de vie, c’est une belle nouveauté», se réjouit Marc Lafont. Alors que Valérie Létard, la ministre auprès du ministre de l’Aménagement du territoire et de la Décentralisation, chargée du Logement, a annoncé le lancement d’une étude d’impact visant à documenter les impacts économiques des normes, Marc Lafont appelle à ne pas détricoter cette réglementation. Idem pour Frank Mathis, qui fonde de grands espoirs sur les prochains seuils de la RE2020, prévus en 2028 et en 2031, pour donner un coup d’accélérateur à la construction bois.

Des investissements industriels…

Face à cet essor, les industriels s’organisent. «Ces deux à trois dernières années, les scieurs français ont beaucoup investi, et se sont mis au niveau des scieries européennes», se réjouit pour sa part Frank Mathis, client auprès de ces entreprises. Même satisfecit chez WO2, qui travaille historiquement avec le groupe finno-suédois Stora Enso, le plus grand scieur européen.

En France, l’incursion en 2018 de Pïveteaubois sur le marché du CLT, pour en devenir le premier fabricant français (15 millions d’euros d’investissements en Vendée, à l’époque), avait donné un signal fort de cette adaptation. Actuellement, Mathis investit environ 6,5 millions d’euros pour développer ses capacités industrielles, pour une livraison entre la fin 2025 et 2026, pour produire davantage de murs en bois et de planchers techniques.

A Feytiat (Haute-Vienne), le groupe Champeau, spécialisé dans la construction bois depuis quarante ans, s’est adapté à la chute du marché de la maison individuelle, constaté depuis 2023. Il s’est réorienté vers le logement collectif en créant de nouvelles capacités sur ses neuf sites de production en France, et installé une unité dédiée, en 2024, à Pithiviers-le-Vieil (Loiret).

…et de nouveaux acteurs

Cette tendance favorable à la construction bois suscite aussi l’intérêt d’acteurs a priori inattendus sur ce secteur, comme ArcelorMittal. «Ce qui est surprenant, c’est qu’il va falloir que le groupe achète du bois», s’amuse Vincent Birarda, le chef de marché planchers et chargé de développement d’ArcelorMittal Construction France. Cette filiale spécialisée dans l’enveloppe de la construction (15 usines en France) fabrique des produits de construction sèche en acier et des panneaux sandwichs.

Historiquement, l’entreprise touchait le marché du tertiaire et de l’industriel, et vise désormais le secteur résidentiel. Pour ce faire, elle développe des produits mixtes acier et bois. ArcelorMittal Construction France a commencé en 2023 avec un balcon entièrement préfabriqué qui associe de l’acier et un platelage bois. Elle a aussi lancé Cofrawood, un plancher préfabriqué au sein duquel elle a remplacé le béton par du bois de type CLT, pour donner naissance à un plancher mixte.

ArcelorMittal Construction France compte se fournir auprès de plusieurs fournisseurs de bois. Les planchers sont en attente d’une appréciation technique d'expérimentation, d’ici à la fin de l’année 2025. Les balcons sont déjà commercialisés (1000 unités attendues en 2025, contre 500 en 2024). Ils orneront des constructions en bois, mais aussi des bâtiments plus traditionnels.

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