[Penser l'après-Covid] "Pour beaucoup de gens, la suspension des déplacements est un soulagement", selon Gaspard Koenig

Quel monde avec le Covid ? L'Usine Nouvelle a posé la question à des penseurs. La réponse de Gaspard Koenig, philosophe, fondateur du think tank Génération libre.

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Gaspard Koenig, philosophe, fondateur du think tank Génération libre

"Nous subissons avec la crise une restriction des libertés sans précédent, celle d’aller et venir, mais aussi la prolongation des détentions préventives, l’annulation des questions prioritaires de constitutionnalité, le gouvernement par ordonnances. Il faut veiller à la proportionnalité des mesures par rapport à leur coût et s’assurer qu’elles ne s’installent pas dans la durée, comme l’état d’urgence contre le terrorisme. Le risque des crises sanitaires, ce sont des structures de pouvoir qui perdurent, comme l’a montré le philosophe Michel Foucault avec l’exemple des léproseries survivant à la lèpre pour y parquer les fous et les marginaux.

Il faut être vigilant sur les libertés civiles, mais aussi économiques. Car le centralisme planificateur montre sa vigueur en France en ce moment. Jusqu’où ?

Après la Seconde Guerre mondiale, la France et l’Allemagne ont pris des chemins différents. Constatant la faillite dramatique d’un État tout-puissant, les ordolibéraux allemands ont introduit l’économie sociale de marché et libéré les prix dès 1948. La France, à l’inverse, a repris les structures dirigistes de Vichy et poursuivi le contrôle des prix jusqu’aux années 1970. Je crains que l’on n’emprunte cette voie centralisatrice sous la pression d’idéologues décroissants anticapitalistes, avec le virus comme faux prétexte, car les virus datent de l’apparition de la vie sur terre. Une fois que l’on a pris l’habitude du contrôle, il est difficile de s’en défaire. La tâche des défenseurs de la liberté sera d’autant plus nécessaire. Il y a tout de même eu une heureuse réaction sur l’application de traçage du Covid-19, avec des garanties sur la transparence, le consentement, la cybersécurité, et je serais ravi d’en faire usage pour sauver des vies. Avec le volontariat, il y aura des passagers clandestins, mais ce consentement nous différencie de pays comme la Chine.

Je pense aussi que cette période nous invite à une réflexion sur le ralentissement. C’est une démarche personnelle, mais qui peut tracer un nouveau paradigme au sein du libéralisme. Pour le sortir d’une forme d’impasse de multiplication des possibles, de “toujours plus vite, moins cher, plus efficace”, avec une perte du “moi” dans des réseaux omniprésents. Ralentir, c’est se donner la possibilité de retrouver son identité singulière, avançant chacun à son propre rythme. À ce titre, la propriété privée est intéressante, car c’est un ralentisseur. Elle est attaquée autant par Thomas Piketty que par un économiste libéral comme Glen Weyl, qui veut l’abolir pour que tout puisse être mis aux enchères, dans un monde où la vitesse prime. Un bien privé, on peut le mettre dans ou hors du marché, le valoriser ou le garder pour n’en rien faire, même si c’est sous-optimal pour le groupe. La propriété permet aux gens d’élaborer une personnalité dans les objets qu’ils choisissent, qui les reflètent, elle peut évoluer, être transmise.

On peut lier au ralentissement le revenu universel, qui permet aux gens de se mettre en dehors des flux économiques, dans une petite coquille d’autonomie pendant quelques mois ou, pour quelques-uns, toute leur vie. Cela peut concerner la politique d’urbanisme, pour retrouver le paramètre fondamental de l’esthétique au lieu de tendre vers le moins cher, le plus utile. On est arrivé au bout d’un cycle de vitesse. Les libéraux ne peuvent plus dire : “Il faut rattraper le retard, travailler plus, voyager comme avant.” Ce n’est plus en phase avec les attentes sociétales. Pour beaucoup de gens, la suspension des déplacements est un soulagement. La croissance ne devrait pas être un objectif de politique publique. Le seul objectif, c’est de rendre les gens aussi autonomes que possible. Si, par leurs échanges, elle advient, c’est leur choix. En ralentissant, chacun peut prendre soin de son “arrière-boutique”, comme le dit Montaigne, et la société peut s’organiser comme les individus le souhaitent. Mais ralentir, ce n’est pas refermer, cela ne met pas en cause l’ouverture ni la mondialisation."

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