"Cette crise éclaire l’ambivalence des relations entre la science et la société d’un jour nouveau. Après la sidération, elle a provoqué une envie légitime de parler. Mais certains parlent comme des sachants tout en faisant savoir qu’ils ne savent pas... “Je ne suis pas médecin, mais je...”, disent-ils. Comme si l’incompétence, quand les élites sont discréditées, devenait une forme de compétence. C’est dangereux !
Face à un sujet aussi complexe, il faut laisser les scientifiques travailler. Ils doivent résister à nos multiples pressions.
Or un scientifique, à la différence d’un politique, sait ce qu’il sait et ce qu’il ne sait pas. Cela le met dans une position inconfortable, sommé de répondre à des questions dont il ne connaît pas la réponse. C’est d’ailleurs pour cela qu’il fait des recherches. Cela crée un conflit entre deux temporalités. Les scientifiques ont besoin de temps pour appréhender un phénomène. Aujourd’hui, comme il y a urgence, ils doivent accélérer le rythme de leurs protocoles de recherche. Mais en aucun cas, ils ne doivent pas faire fi de toute méthodologie, sinon ils renoncent à ce qui fonde leur démarche, et la science s’écroule. Oublier la méthodologie est une menace pour la science. L’aveu d’incomplétude, d’inaccomplissement de la science, sera le gage de sa crédibilité. Ceux qui s’avancent trop vite risquent de le payer. La prudence s’impose.
Les politiques, eux, doivent prendre des décisions. En méconnaissance de cause. On les critique, mais il faut un courage incroyable pour arrêter l’économie pour un virus. C’est la première fois que l’on confine la moitié de l’humanité pour sauver des vies... J’ai été rassuré de voir des scientifiques parler en même temps que les ministres. Mais cela pose la question du rapport entre science et politique. Il incombe aux gouvernants de fixer le cap et de tenir la barre. Les scientifiques sont là pour assurer auprès d’eux ce que le juriste Alain Supiot appelle “un service de phares et balises” : ils doivent les éclairer et les mettre en garde sur la présence d’écueils. Sans prendre leur place. J’espère qu’après cette crise on va enfin écouter les chercheurs qui travaillent sur la biodiversité, le climat, la pollution. Ils font des constats, à partir d’indicateurs plutôt alarmants, et des projections inquiétantes. J’espère qu’on va cesser de se réfugier derrière des scepticismes souvent paresseux et démagogiques, qui ont la vertu politique de cautionner notre procrastination. J’espère, mais je n’en suis pas du tout sûr."



