Les entreprises européennes sont (enfin) fixées. Elles savent depuis le 27 juillet, dans les grandes lignes, quel taux de droits de douane s'appliquera sur leurs productions dans les prochains mois. Si chaque filière est en train d'analyser dans le détail les répercussions de l'accord, qui doit encore être validé par chaque Etat-membre de l'Union européenne, les grandes fédérations industrielles commencent à tirer les leçons de ce deal. Les représentants des filières seront d'ailleurs réunies à Bercy le mercredi 30 juillet, en présence de nombreux ministres.
Aéro : Un accord "équilibré"
Exemptée de droits de douane, l'industrie aéronautique fait partie des gagnants de l'accord entre l'Union européenne et les Etats-Unis. Le Gifas, qui regroupe les industriels français du secteur, salue cette décision d'exemption, «fruit d’un important travail de dialogue transatlantique à tous les niveaux». «Cette exonération sera bonne pour une industrie équilibrée entre la France et les États-Unis. Elle permettra de conserver des emplois qualifiés en France à tous les niveaux de la chaîne de sous-traitance».
Les représentants de l'aéro rappellent que l’exonération réciproque des droits de douane était la règle depuis 1979 dans le cadre des accords sur le commerce des aéronefs civils à l’OMC. «Les États-Unis sont le premier partenaire étranger de la filière aéronautique et spatiale, avec des flux équilibrés dans les deux sens», souligne le Gifas, dans une déclaration transmise à L'Usine Nouvelle.
Auto : une "désescalade" bienvenue
L'ACEA, association qui regroupe les constructeurs automobiles européens, attend d'avoir tous les détails de l'accord UE / US pour livrer une analyse complète. Mais son directeur général estime dans un communiqué que l'accord «constitue une avancée importante vers l'apaisement des fortes incertitudes qui ont entouré les relations commerciales transatlantiques ces derniers mois». «Néanmoins, les États-Unis maintiendront des droits de douane plus élevés sur les automobiles et les pièces automobiles, ce qui continuera d'avoir un impact négatif non seulement sur l'industrie de l'UE, mais aussi sur celle des États-Unis», souligne le groupement des constructeurs.
La fédération des constructeurs automobiles allemands, la VDA, est partagée entre soulagement et inquiétude. «Le droit de douane américain de 15%, qui s'applique également aux produits automobiles, coûtera chaque année des milliards à l'industrie automobile allemande et pèsera sur elle en pleine période de transformation», commente la présidente Hildegard Müller, qui va regarder les autres accords commerciaux entre les Etats-Unis et ses voisins. «Il est très important que les chaînes d'approvisionnement automobiles, qui ont été perturbées et restreintes par le conflit tarifaire, fonctionnent à nouveau sans heurts. Il est donc d'autant plus nécessaire de trouver une solution pour l'Amérique du Nord, auparavant interconnectée (États-Unis, Mexique et Canada), dans le cadre de l'accord USMCA. Cela est particulièrement important pour l'industrie des équipementiers», souligne le syndicat.
Chimie : "Pas de temps à perdre" pour activer le plan d'urgence européen
«Le pire scénario semble avoir été évité», réagit le Cefic, syndicat des industriels européens de la chimie. Mais l'imposition de droits de douane érode un peu plus la compétitivité du secteur, déjà mal en point, se lamente-t-il. «Cela nous rappelle une fois de plus que le plan d'action pour l'industrie chimique récemment publié doit être mis en œuvre de toute urgence et dans son intégralité. Il n'y a pas de temps à perdre», insiste-t-il.
Les modalités de mise en oeuvre de l'accord UE / USA pour la chimie restent floues. Les droits de douane «posent un problème majeur pour une industrie chimique transatlantique aussi intégrée, qui génère un volume important d'échanges intra-industriels et intra-entreprises. Les matières premières et les intrants sont régulièrement expédiés d'un côté à l'autre de l'Atlantique, ajoutant de la valeur à chaque étape de la production», rappelle le syndicat. Le Cefic voit néanmoins dans la proposition d'inclure certains produits chimiques dans l'accord "zéro pour zéro" «un signe encourageant».
Cosmétique : une "menace sur la compétitivité"
Pour le très exportateur secteur des produits de beauté, les Etats-Unis sont les premiers clients — 12% des exportations françaises de cosmétiques, rien que ça —, et l’accord pourrait donc se révéler très douloureux. «Si cet accord met fin à l’incertitude, il fait peser une menace significative sur la compétitivité de l’industrie cosmétique française», a déclaré Emmanuel Guichard, délégué général de la Fédération des entreprises de la beauté (Febea) dans un communiqué. L’organisation estime que l’accord provoquerait une perte annuelle de 300 millions d’euros et jusqu’à 5000 emplois, à partir d’une précédente étude du cabinet Asterès réalisée pour la fédération. Afin de se prémunir de ces pertes, l’industrie demande de la part des autorités françaises et européennes des mesures de «compétitivité et de simplification» qui comprennent la lutte contre les dupes (les copies de produits) et la mobilisation d’accords de commerce avec l’Inde et l’Indonésie, qui représentent des relais de croissance importants, entre autres.
Acier : un taux de 50% à l'impact "dramatique"
Le syndicat européen des producteurs d'acier Eurofer estime que le "deal" entre l'Union européenne et les Etats-Unis est utile pour «limiter les dégâts» à court terme. Mais le taux de 50% qui pèse toujours sur les exportations d'acier a toujours un impact jugé «dramatique». Une action conjointe de l'UE et des États-Unis pour remédier à la surcapacité mondiale et un éventuel retour à un système de contingents tarifaires pour les exportations de l'UE vers les États-Unis, comme évoqués par Ursula von der Leyen, «reste une perspective vague et insuffisante pour apporter la sécurité économique dont ont besoin les producteurs d'acier de l'UE». Le secteur réclame que le plan d'urgence promis par Bruxelles soit mis en oeuvre le plus rapidement possible.
L'industrie de l'acier est aussi directement touchée par le taux de 15% appliqué à la quasi-totalité des produits, notamment l'automobile. «En 2024, avec un droit de douane de 2,5 % à l'époque, environ 760000 véhicules européens ont été exportés vers les États-Unis. Cela représente environ 1 million de tonnes d'acier européen, dont une partie importante pourrait disparaître en raison du nouveau droit de douane de 15 %», explique Eurofer.
Pharma : "Un impact sur les investissements et la R&D"
36 heures après l'annonce de l'accord UE / Etats-Unis, l'industrie pharmaceutique reste dans le flou. «Les implications clés pour le secteur pharmaceutique restent incertaines», avoue l'Efsia, dans un communiqué publié le 29 juillet. «Les droits de douane sur les médicaments sont un instrument brutal qui perturbera les chaînes d'approvisionnement, aura un impact sur les investissements dans la recherche et le développement et, en fin de compte, nuira à l'accès des patients aux médicaments des deux côtés de l'Atlantique».
En France, le Leem (syndicat des entreprises du médicament) est sur la même ligne : «les médicaments, vaccins, dispositifs médicaux et intrants pharmaceutiques ne sont pas des biens comme les autres», rappelle-t-il. «Leur circulation libre et fluide est une condition indispensable à la continuité des soins et à la résilience de nos systèmes de santé». D'où cette revendication : Les produits pharmaceutiques doivent explicitement et durablement être exclus de toute mesure tarifaire. Le maintien d’un régime douanier "0 for 0" renforcé pour les produits de santé constituerait un signal fort de responsabilité partagée en matière de santé publique».
Agro : le secteur "dans le brouillard"
L'industrie agroalimentaire est déboussolé après l'annonce du deal US / UE du 28 juillet. «L'industrie agroalimentaire française ne peut se satisfaire de cet accord», réagit Jean-François Loiseau, président de l’ANIA, dans un communiqué. «Si la négociation en reste là, cette décision ne fera que des perdants des deux côtés de l'Atlantique. Nous attendons de la Commission européenne qu’elle continue la négociation pour l’agroalimentaire en obtenant une exemption». Les États-Unis représentent 7% des exportations agroalimentaires françaises et pèse jusqu'à 60% du chiffre d'affaires export pour certaines PME françaises, souligne l'association, qui demande que la liste des secteurs et produits concernés soit rapidement détaillée, ainsi que le calendrier d'application.
Concernant les vins et spiritueux, tout n'est pas encore gravé dans le marbre, mais la Fédération des exportateurs de vins et spiritueux (FEVS) se dit soulagée d'échapper au taux de 30% au 1er août qui lui était promis sans accord. Le "deal" final «devrait confirmer le rétablissement d’un commerce bilatéral libre de droits pour les spiritueux, ce que nous avons hâte de voir acté dans les documents officiels attendus», veut croire Gabriel Picard, président de la FEVS, dans un communiqué. «S’agissant des vins, tout n’est pas encore écrit à ce jour : c’est pourquoi nous encourageons la Commission européenne et la France à s’engager pleinement dans cette dernière ligne droite, pour obtenir la réduction des droits de douane sur les vins, proposition soutenue par les acteurs américains comme européens».



