Enquête

Economie : Après la guerre commerciale, la guerre des changes aura-t-elle lieu ?

Le chef économiste de la Maison Blanche rêve de faire chuter la valeur du dollar. Même si le billet vert a perdu près de 10%, il est encore loin d’être détrôné.

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Depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, cela ressemble à une double peine pour les exportateurs européens, déjà soumis à des droits de douane en hausse sur tous leurs produits. En six mois, le dollar a enregistré une belle dégringolade face à l’euro notamment, glissant de près de 11,8 % depuis le début de l’année. Le répit, après l’annonce d’une trêve sur le front des droits de douane entre la Chine et les États-Unis, a été de courte durée, le dollar tombant à 0,88 euro au 21 ma, puis à 0,84 euro le 30 juin. Mais «cela représente un surcoût pour les industriels qui affichent des coûts en euros mais facturent en dollars. C’est le syndrome d’Airbus», pointe Patrick Artus, conseiller économiste d’Ossiam. À l’inverse, la facture des importateurs de matières premières et d’hydrocarbures, libellée le plus souvent en dollars, s’allège.

La chute reste encore raisonnable. «On est encore très loin de la dépréciation du billet vert de près de 30 % qui avait pesé sur la compétitivité de l’Europe en 2007», rappelle Stéphane Colliac, économiste pour BNP Paribas. Sur le marché des changes, l’euro et le dollar s’échangeaient à des niveaux assez proches à l'été 2024.

Les raisons qui poussent le dollar à perdre de la valeur ne sont malgré tout pas près de disparaître. Plus que les craintes de récession économique aux États-Unis – pas encore matérialisées dans les chiffres, hormis la contre-performance du PIB au premier trimestre –, la baisse est alimentée surtout par une «hausse de la prime de risque. Les États-Unis sont perçus comme moins stables», souligne Olivier Redoulès, économiste et directeur des études de Rexecode. La glissade du billet vert pourrait continuer. BNP Paribas table sur une parité à 1,26 euro pour 1 dollar fin 2026. Surtout si l’administration Trump poursuit sur sa lancée. «Depuis le début de l’année, la baisse du dollar doit beaucoup à Stephen Miran», résume Patrick Artus. Le conseiller économique en chef de la Maison Blanche entend s’attaquer au «privilège exorbitant» du dollar – selon la formule de l’ancien président Valéry Giscard d’Estaing –, considéré comme responsable de la désindustrialisation américaine. La surévaluation du billet vert, en raison de sa forte demande liée à son poids dans les transactions commerciales et les réserves des banques centrales, a grevé la compétitivité des industriels américains sur les marchés étrangers.

Dans une note rédigée en novembre, et très commentée depuis, l’ancien stratège du fonds Hudson Bay Capital Management plaide pour contraindre les autres pays à accepter une dévaluation de leur monnaie, sous la menace de droits de douane supplémentaires ou d’un retrait de l’appui stratégique américain. Un plan radical qui ne fait pas l’unanimité au sein de l’administration américaine, et notamment du côté de Scott Bessent, le secrétaire au Trésor, préposé aux négociations d’accords commerciaux et attaché au dollar fort.

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«Mais les droits de douane sont déjà là et la position de Trump sur l’Ukraine montre la fragilité de l’appui américain. Pourquoi la Chine accepterait-elle de se joindre à la table des négociations pour laisser baisser le dollar ?», s’interroge Ruben Nizard, chef économiste de Coface, peu convaincu par l’hypothèse d’une guerre des changes à venir malgré les rodomontades. Les accords du Plaza (1985) et du Louvre (1987), qui servent d’exemple à l’accord de Mar-a-Lago proposé par Stephen Miran, n’ont conduit à une réelle dévaluation du dollar que pendant quelques années, rappelle l’économiste.

Sans aller jusque-là, une perte de confiance dans les institutions américaines, à commencer par la Réserve fédérale (Fed), pourrait aussi pousser la monnaie à la baisse. Malgré ses attaques contre «too late Powell» sur son réseau Truth Social, Donald Trump a renoncé à débarquer le président de la Fed, Jerome Powell, avant la fin de son mandat en mai 2026. Et rien ne dit que son successeur se montrera moins regardant sur son indépendance.

«Pas de dédollarisation» en vue

Car l’intérêt des États-Unis à aller plus avant est discutable. «Ils gagnent à avoir un dollar fort qui donne un pouvoir d’achat important à leurs géants des nouvelles technologies et évite la hausse des prix des biens importés. La réindustrialisation en milieu et bas de gamme n’est pas compatible avec les avantages comparatifs des États-Unis», résume Patrick Artus, d’autant que son rôle dominant garantit aussi le financement des déficits américains. Sans compter que trouver un remplaçant au roi dollar n’aurait rien d’évident. Le billet vert compte pour plus de 50% des réserves mondiales et des transactions commerciales dans le monde.

«Il n’y a pas encore de dédollarisation du monde», abonde Olivier Lechevalier, le cofondateur de Defthedge, entreprise spécialisée dans la gestion des changes. Avec une capitalisation boursière restreinte par rapport aux États-Unis et une absence de dette publique européenne, l’euro ne pourrait pas à lui seul prendre le relais. Un système monétaire international reposant sur plusieurs devises – une option qui serait inédite – serait assurément plus coûteux. De quoi faire réfléchir l’administration américaine avant de renverser la table. 

Les entreprises face à plus de volatilité

Les entreprises ont l’habitude de se couvrir contre le risque de change. « Mais on redécouvre la volatilité sur les devises et le dollar», reconnaît Florence Saliba, la secrétaire générale de l’Association française des trésoriers d’entreprise et directrice du financement et de la trésorerie de Danone. Son effet n’est pas indolore, même si l’on est couvert à 100 %. «Les entreprises négocient en permanence de nouvelles couvertures. Les contrats actuels se font à des taux assez différents, qui vont peut-être avoir un impact à terme sur les prix», remarque la trésorière. Plus la volatilité augmente, plus le coût des options augmente. Selon les calculs de Société générale CIB, une baisse de 10% du dollar entraîne une baisse de 4% des bénéfices pour les groupes européens. «Les analystes révisent leurs prévisions à la baisse pour 2025», note Roland Kaloyan, le responsable de la recherche sur les actions européennes de la banque. L’effet est moins clair sur les marchés, où les actions européennes étaient moins recherchées jusqu’à fin 2024. Un rééquilibrage est en cours, à rebours de l’appréciation de l’euro. 

 

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