Le plan miracle n’a pas fonctionné. Un an seulement après la reprise d’Ascometal par le fonds britannique Greybull Capital, le producteur d’aciers spéciaux – rebaptisé NovAsco – se retrouve à la barre du tribunal de commerce, jeudi 24 juillet 2025. Ce dernier doit étudier l'avancée la procédure de conciliation, ouverte un mois plus tôt. Selon les syndicats et la direction, celle-ci n'aurait pas fait émerger de solutions pour l'ensemble du groupe, faisant ressurgir la crainte d'un nouveau redressement judiciaire.
«Au bord du goufre»
Depuis le début de l’année, les résultats du producteur d'aciers spéciaux se sont détériorés. «L'outil de production, en termes de systèmes, de production, de compétences, était tel que nous ne pouvions réaliser les productions prévues et pour lesquellesle marché était là(...). Il fallait plus de temps et d’argent que prévu», lâche Roland Junck, le président de l’entreprise depuis avril après le départ de l'ancien président. Aujourd'hui, «NovAsco, acteur majeur de la sidérurgie française, est au bord du gouffre», écrivent les syndicats (CGT, CFDT et CFE-CGC) dans un communiqué commun publié le 15 juillet. Le document rappelle que l’entreprise emploie près de 750 salariés et «quatre fois plus en comptant les sous-traitants, co-traitants, clients» qui seront aussi directement impactés.
La reprise par Greybull Capital avait pourtant tout de la belle histoire. Après des tractations mouvementées, le fonds britanniqueavait repris, dans l’urgence, quatre usines du fabricant de produits longs en acier spéciaux Ascométal : celles d'Hagondange (Moselle), Leffrinckoucke (Nord), Custines (Meurthe-et-Moselle) et Saint-Etienne (Loire). Greybull arrivait avec une bonne réputation, après le retournement réussi d’Ascoval (dont l’usine d’Hayange, reprise à Tata Steel, revendue à l’allemand Saarstahl en 2021), un plan ficelé et l’ambition de conserver la majorité des emplois. L'usine d'Ascométal à Fos-sur-Mer a, elle, été récupérée par l’italien Marcegaglia.
«Le plan était ambitieux»
Au total, le plan de réinvestissement nécessitait 175 millions d’euros : 90 millions par Greybull, et 85 millions de prêts de l’Etat. Il prévoyait une remise en état des outils, le redémarrage d’un laminoir à l’usine des Dunes, à Leffrinckoucke près de Dunkerque et surtout la création d’une voie lingots dans l’aciérie électrique d’Hagondange, pour améliorer l’intégration verticale des sites. L'objectif, notamment, était de viser le marché de la défense, afin de limiter la dépendance du site aux fonderies automobile. Le retour à la rentabilité était prévu pour 2027, avec l’espoir de «passer de 50 millions d’Ebitda négatif à un solde positif de 50 à 60 millions, pour un chiffre d’affaires de 250 à 300 millions», rappelle Roland Junck, ancien PDG d’ArcelorMittal puis de Nyrstar.

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«C’était un beau projet sur le papier. Greybull nous avait présenté tous ses succès de retournement, en disant “vous avez encore un carnet de commandes, c’est votre chance”. Quand on a vu les chiffres, on s’est dit “wahou”», se rappelle un délégué syndical, qui avait soutenu le plan au tribunal de commerce. «Nous avions des doutes : le plan de reprise ne paraissait pas suffisamment préparé, ambitieux, mais c’était la seule chose à laquelle s’accrocher pour continuer. D’ailleurs l’actionnaire n’a pris aucun risque», continue cette source avec amertume.
Le syndicaliste souligne que Greybull a laissé l’Etat prendre tous les risques la première année. La contribution dans le temps du fonds n’étant pas fixée dans le contrat, ce dernier n’a injecté dans l’entreprise qu'1,5 million d’euros, en avril, après négociation avec le Comité interministériel de restructuration industrielle (Ciri). 75 millions du prêt public (débloqué par tranches) ont déjà été versés.
«L’actionnaire avait acheté un plan A très attractif, mais qui ne représentait pas la réalité des choses», commente Roland Junck. En arrivant, la direction a trouvé un outil industriel plus dégradé que prévu, y compris au niveau des méthodes et de la culture d’entreprise. NovAsco a aussi connu un accident industriel grave en novembre 2024, quand trois salariés ont été touchés par une fuite d’acier liquide qui s’est répandue sur le plancher de la coulée continue d’Hagondange. «Cela nous a fait revoir nos priorités, nous nous sommes concentrés sur la remise en état de la partie acier», retrace Stéphane Hoet, directeur exécutif de NovAsco depuis avril. Si le laminoir dunkerquois est en passe d’être remis en service (un investissement de l’ordre de 10 millions d’euros), l’arrivée d’une voie lingots dans l’usine Mosellane n’est pas pour tout de suite.
«L’ambiance est morbide»
Après un nouvel examen de la situation, NovAsco juge avoir besoin d’au moins 100 millions d’euros supplémentaires pour mener à bien son plan, avec un rentabilité décalée de deux ans, à 2029. «La majorité des nouveaux besoins financiers ne vient pas d’investissements ou de maintenance, mais de cette montée en puissance qui prendra plus de temps», précise Roland Junck.
D’où une épée de Damoclès. De source syndicale, NovAsco perd de 4 à 5 millions d’euros par mois, et sa trésorerie s'épuise. Pour les syndicats, Greybull «doit honorer ses engagements financiers», et verser 13,5 millions d'euros à l’entreprise avant la mi-septembre. Mais ce ne serait qu'un répit et le fonds pourrait aussi lâcher l’éponge.
«Il a été décidé de rechercher de nouveaux partenaires industriels, ou des repreneurs. Mais le résultat nous rend nerveux», confie Roland Junck. En 2024, seul Greybull s’était porté candidat. Aujourd’hui, au-delà de la rentabilité dégradée – «moindre que ce que pourrait espérer un investisseur financier» – et des risques, «le marché sidérurgique n’est pas très porteur et chaque producteur d’acier a ses propres problèmes», euphémise l’industriel.
Dans son communiqué, l’intersyndicale «appelle solennellement les pouvoirs publics à prendre leurs responsabilités», pour favoriser l’émergence d’une solution de reprise ou «accompagner un éventuel arrêt, afin d’éviter le chaos d’une fermeture précipitée, aux conséquences humaines et industrielles dramatiques». «L’ambiance est morbide. Pour l’instant, nous n’avons rien pour donner de l’espoir aux gens, qui craignent de perdre leur emploi. Et ce serait le quatrième redressement judiciaire de l’entreprise», témoigne notre source syndicale.
«L’impact industriel serait énorme»
Un discours qui résonne avec celui de la direction de NovAsco, qui rappelle qu’un gros travail de remise en état et de réorganisation a déjà été fait. «Beaucoup d’efforts ont été consentis et quel serait l’intérêt d’abattre l’avion en plein décollage?», questionne Stéphane Hoet. «Le plan initial tient toujours la route, même si la fenêtre de tir est plus longue qu’initialement prévu», ajoute-t-il souhaitant que l’Etat se montre «créatif», «rassemble tout le monde autour de la table», pour trouver des solutions.
Bercy décidera-t-il de sauver le soldat NovAsco ? «Le Ministère de l'industrie et de l'énergie suit le dossier de près. L'actionnaire Greybull est en retrait ce qui peut complexifier la situation et il ressort de l'entreprise un besoin additionnel très important», explique l'entourage de Marc Ferracci. Cette source précise que le Ciri a initié un processus de recherche de repreneur et suit la situation «quotidiennement». «Nous avons demandé une mobilisation maximale pour la recherche de solution, sur tout le gruope comme sur chacun des sites».
En cas de liquidation ou d’arrêt, «l’impact industriel serait énorme», souline Stéphane Hoet.Pourtant, NovAsco produit de l’acier recyclé, donc bas-carbone, à Hagondange, et dispose d’un outil de parachèvement unique à Dunkerque et d’un savoir-faire qui assurent son carnet de commandes, liste-t-il. «Nous comptons parmi nos clients une partie significative de l’industrie automobile française et européenne, en étant parfois les seuls homologués pour certaines pièces, comme des crémaillères de direction [NovAsco vend son acier à des forges, qui fournissent directement les grands constructeurs]. La disparition de NovAsco pourrait avoir des conséquences en chaîne, et mettre des chaînes de production automobile à l’arrêt, avec des milliers de véhicules impactés», alerte Stéphane Hoet.
La production de lingots à Hagondange permettrait aussi de renforcer son activité dans la défense, en orientant sa production vers des obus de 155 millimètres, que la France souhaite produire en masse et pour lequel le projet serait vecteur de souveraineté. Les capacités sidérurgiques de NovAsco peuvent aussi «participer à l’effort de guerre» au besoin.
A l’encontre du discours ambiant sur la réindustrialisation et le réarmement, un abandon «augmenterait encore nos dépendances vis-à-vis de l’étranger. Là où des pays ont des stratégies différentes et se concentrent moins sur la rentabilité pour conquérir des parts de marché», ajoute Roland Junck. Pessimiste pour la santé de la sidérurgie européenne, le septuagénaire fait part de considérations plus générales. «La véritable question, c’est que faire d’une activité qui n’apporte par le rendement demandé par le privé. Doit-on privilégier la rentabilité à court-terme, et fermer, ou préserver des intérêts stratégiques ? C’est un choix politique».



