Réindustrialiser la France, en produisant des technologies innovantes qui répondent aux nouveaux besoins en matière d’alimentation, de mobilité, d’énergie… La promesse est belle, mais pas facile à tenir. Certes, le mouvement s’accélère. Depuis 2022, année où l’État a renforcé son soutien financier avec France 2030 et l’appel à projets Première Usine, quelque 60 premières usines à l’échelle ont vu le jour sur le territoire, ainsi que 52 démonstrateurs et lignes pilotes. Mais alors que la dynamique progresse, des zones d’ombre apparaissent.
La plus visible s’appelle Ynsect. Longtemps salué comme une réussite de la french tech, ce pionnier de l’élevage d’insectes pour l’alimentation animale était un symbole de la reconquête de souveraineté et du renouveau industriel à travers sa méga-usine verticale de Poulainville (Somme). Mais l’entreprise, qui a brûlé tout son cash, cherche activement un repreneur. D’après une source proche du dossier, Ynsect a accumulé la plupart des problèmes liés à l’industrialisation d’une technologie de rupture : une complexité industrielle sous-évaluée, et donc un manque de compétences en la matière, des difficultés à trouver son marché et un projet visiblement surdimensionné, sûrement en raison d’un capital abondant obtenu à une période où il était plus accessible – elle a levé plus de 600 millions d’euros depuis sa création en 2011.
Tirer les leçons de l'échec d'Ynsect
«La vraie leçon derrière Ynsect, c’est que ces nouveaux acteurs doivent être épaulés par des grands frères de l’industrie, qui est un métier d’expérience», plaide Bruno Bonnell, à la tête du plan d’investissements France 2030. Mais cette stratégie ne marche pas à tous les coups. Marc Simoncini, le fondateur du site de rencontres Meetic, en a fait l’amère expérience. Sa dernière société, qui commercialisait les vélos à assistance électrique Angell, vient de se déclarer en cessation de paiements, après avoir dû rappeler près de 5000 vélos en raison d’un cadre défectueux. La justice est saisie pour déterminer les responsabilités dans cet accident industriel, entre la start-up Angell, le bureau d’études Kickmaker et le groupe d’électroménager SEB, chargé de l’assemblage.
Pour éviter les déconvenues, nombreuses lors du passage de la ligne pilote à l’usine à l’échelle, le président du Collectif start-up industrielles (CSI) plaide pour une intégration très amont des compétences manufacturières. «Les ingénieurs de fabrication arrivent plusieurs années après les autres, regrette Alphadio Olory Togbe. Or le mode de fabrication doit être partie intégrante de la conception du produit.» Tout en reconnaissant que trouver les talents n’est pas aisé. «On manque de mécaniciens, roboticiens, d’ingénieurs spécialisés en fabrication… On a développé une grande force d’innovation en France, maintenant on cherche celles de l’industrialisation.»
Prendre davantage en compte le marché
Un défi qui joue également dans les difficultés des gigafactories de batteries. Si le symbole des déboires de cette naissante filière européenne est le suédois Northvolt, qui a déposé le bilan en novembre 2024, le franco-allemand ACC peine à opérer sa montée en cadence. «On a sous-estimé le savoir-faire accumulé par les Chinois dans les batteries en vingt ans, reconnaît Paul-François Fournier, directeur exécutif chargé de l’innovation à Bpifrance. L’opportunité de réindustrialiser la France en créant des produits innovants est bien là, mais on se rend compte que cela va être difficile et long. On se heurte à un vrai coût d’apprentissage et de savoir-faire, qu’on avait peut-être sous-estimé.»
Le parcours initiatique ne concerne pas seulement la technologie et sa fabrication. «Le péché mignon de l’innovation à la française, c’est la conviction que son produit est tellement génial que le vendre sera facile, poursuit Paul-François Fournier. On a tendance à regarder les sociétés innovantes par le début de l’histoire, la technologie, mais c’est souvent par la fin que leur histoire se joue, à savoir le marché et la commercialisation du produit.» Un discours qui fait écho à celui du président du CSI. «Savoir comment je vais vendre mon produit est très différent d’une étude de marché, or très peu de start-up industrielles ont un plan de commercialisation, observe Alphadio Olory Togbe. C’est problématique, car vendre est aussi long et compliqué que concevoir. Conclure un accord de distribution, c’est un an de travail, construire un réseau distribution, trois à quatre ans. On ne peut pas entamer ce chantier une fois que son produit est prêt à arriver sur le marché.»
Une sélection plus fine des dossiers
Réussir à fabriquer le produit, garantir le volume et trouver le canal de vente en même temps explique en bonne partie les nombreux retards d’usines innovantes. La start-up 3D-Tex, par exemple, a décidé de repousser de six mois à un an son usine de tricotage 3D de textile, qu’elle espérait lancer au 1er janvier 2026. Le temps de sécuriser de nouvelles commandes, alors qu’elle pâtit du ralentissement économique. L’accès au capital-risque, plus tendu depuis dix-huit mois, est aussi défavorable. La pépite Carbios, spécialisée dans le recyclage chimique de plastique, a annoncé en janvier repousser de six à neuf mois la construction de son usine à Longlaville (Meurthe-et-Moselle) en raison de difficultés financières. Mais la Direction générale des entreprises (DGE) le reconnaît, la conjoncture ne joue que partiellement. «Dès lors que le marché est porteur, les entreprises finissent par trouver des financements privés.» La DGE comme Bpifrance rappellent que l’échec fait partie de l’innovation. Une manière d’admettre sans le dire que tous les projets soutenus ne donneront pas forcément des usines pérennes à terme.
D’autres viendront prendre la relève. Avec une sélection faite sous un nouveau regard par France 2030, éclairé par les leçons des pionniers. «Nous allons être encore plus sélectifs, en regardant davantage l’environnement concurrentiel, les barrières à l’entrée, mais aussi les étapes de montée en maturité de l’entreprise plutôt que le chiffre d’affaires projeté, confie Bruno Bonnell. On s’intéressa aux profils des embauches, aux types de contrats signés pour sécuriser les commandes… Et on intégrera un nouveau critère : le caractère stratégique des projets pour la France.» Si l’optimisme est toujours là, il se veut plus raisonné.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3740 - Mars 2025



