Une production et des commandes vertigineuses de vaccins anti-Covid-19

La course au vaccin contre le Covid-19 bat son plein. Sidérante par sa vitesse et par le montant des pré-commandes d'États, elle nécessite nombre d'investissements sur le plan industriel pour atteindre les milliards de doses annoncées.

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Pfizer recherche vaccin
Pfizer et BioNTech se disent prêts à écouler 50 millions de doses de leur vaccin contre le Covid-19, qui boucle sa phase III.

Il s’agit du premier investissement industriel clairement identifié en France dans cette course aux vaccins pour contrer les infections au SARS-CoV-2. Le sous-traitant pharmaceutique français Delpharm va investir 10 millions d’euros sur son site de Saint-Rémy-sur-Avre (Eure-et-Loir) pour soutenir la production du vaccin de Pfizer et BioNTech, le premier contre le Covid-19 qui pourrait être mis sur le marché mondial.

Delpharm est mandaté pour le remplissage stérile en flacons de plusieurs dizaines de millions de doses de ce vaccin à partir d’avril 2021. BioNTech lui fournira les produits à remplir depuis ses deux sites de production en Allemagne. Les investissements porteront sur l’ajout de lignes de remplissage stérile et «?d’installations spécifiques pour les paramètres de froid?», précise Delpharm, car ce vaccin nécessite une conservation à environ -?70 °C.

Sanofi investira aussi dans son outil industriel français. Le laboratoire français achève la phase I/II de son premier vaccin, le plus avancé et développé avec le britannique GSK, et devrait engager la phase III, dernière étape avant une demande de mise sur le marché, d’ici à la fin de l’année. La production de l’antigène a déjà démarré sur le site de R?&?D de Sanofi à Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne). Et le site de vaccins de Sanofi Pasteur à Marcy-L’Étoile (Rhône) est déjà retenu pour cette future production, attendue à partir de la fin du premier semestre 2021, aux côtés d’usines du groupe en Allemagne, en Italie et aux États-Unis. Sanofi prévoit de doubler ses capacités mondiales de vaccins pour ce projet. Rien que pour ce potentiel vaccin, les capacités envisagées s’élèvent à un milliard de doses par an.

10 à 15 milliards de doses nécessaires

Cette unité du milliard a la cote. Car les chiffres annoncés par les laboratoires et celui de la demande s’égrènent bien en milliards. Sachant que deux doses sont nécessaires pour la majorité des vaccins les plus avancés, et que la vaccination pourrait être annuelle en raison des caractéristiques de saisonnalité du SARS-CoV-2, comme les virus grippaux, il faudrait environ 15 milliards de doses par an pour protéger la totalité de la population mondiale. Pour atteindre 60?% à 70?% de couverture vaccinale, décrite comme idéale pour réellement contrer le coronavirus, il faudrait ainsi environ 10 milliards de doses par an. Des capacités qu’aucun producteur ne peut atteindre aujourd’hui. Le plus ambitieux, AstraZeneca, ambitionne une production de 3 milliards par an aujourd’hui. Ce qui nécessitera donc bien plusieurs vaccins sur le marché.

Dix milliards de doses par an, ce sont aussi les capacités minimales évoquées par les producteurs des onze programmes de vaccin les plus avancés. Sans compter ceux qui n’ont pas encore dévoilé leurs ambitions industrielles, et même sans retenir la cible que Sanofi et GSK se sont fixée. Derrière AstraZeneca, l’américain Novavax multiplie les contrats de sous-traitance pour être en mesure de produire 2 milliards de doses par an. Pfizer et BioNTech envisagent 1,3 milliard. Le milliard de doses est annoncé par Johnson?&?Johnson, et aussi par Sinopharm pour son vaccin développé avec le Beijing Institute of Biological Products. La Russie, qui ne dévoile pas les capacités de son vaccin Sputnik V pour son marché intérieur, annonce pouvoir fabriquer 500 millions de doses pour l’international, mais cherche à doubler ce chiffre. L’américain Moderna table sur des capacités comprises entre 500 millions et 1 milliard de doses par an.

Dans l'attente des autorisations de mise sur le marché

Mais tous ces volumes ne sont pas près d’arriver. Ils seront progressifs et ne se concrétiseront peut-être même pas tous, car beaucoup d’inconnues subsistent. En premier lieu, celle de savoir quels vaccins obtiendront bien leur autorisation de mise sur le marché. Les quatre produits chinois et le vaccin russe sont déjà autorisés de manière très restreinte alors qu’ils n’ont pas achevé leur développement. Ce qui soulève un certain scepticisme sur la validité de leur profil d’efficacité et de sécurité.

Cette course au vaccin est aussi sidérante par sa vitesse. Alors qu’il faut compter environ dix ans pour le développement d’un vaccin, tous les produits qui seraient mis prochainement sur le marché battront tous des records. Les premiers attendus, celui de Pfizer et BioNTech et celui de Moderna, auront pris moins d’un an si la FDA, l’autorité sanitaire américaine, accorde son approbation avant la fin de l’année. C’est inimaginable. Ils profiteront bien entendu de procédures d’homologation d’urgence face à l’épidémie, qui ont déjà bénéficié à de multiples programmes pour accélérer les autorisations des essais cliniques.

Partage des risques

Les développeurs ont également pu s’appuyer sur une aide extrêmement précieuse pour aller vite?: le partage des risques. Car si les volumes annoncés de doses de vaccins sont vertigineux, le montant des pré-commandes d’États l’est tout autant. À ce jeu-là, les régions les plus riches ont nettement pesé. Les États-Unis ont clairement mis le paquet. L’administration Trump a engagé plus de 10,6 milliards de dollars, soit presque 9 milliards d’euros, pour soutenir six programmes de vaccins anti-Covid-19?! Près de 1 milliard d’euros supplémentaire a été engagé pour soutenir des sous-traitants et des fournisseurs d’équipements aux États-Unis.

Les États en renfort

Dès mars, via le dispositif américain Operation warp speed, piloté et financé par plusieurs ministères, les États-Unis ont commencé à soutenir financièrement la R?&?D de Johnson?&?Johnson, puis de Moderna. Les programmes d’AstraZeneca, de Pfizer et BioNTech, de Sanofi et GSK, et de Novavax sont venus s’ajouter.

Si, au départ, les accords portaient uniquement sur des aides au développement, ils ont rapidement été étendus à des soutiens pour préparer la production des potentiels vaccins. Avec, au passage, des pré-commandes de doses vaccinales. Les États-Unis ont ainsi pré-réservé 800 millions de doses à ce jour?! Soit bien plus que nécessaire pour couvrir la population américaine dans son intégralité, et ce, même à raison de deux doses par habitant. Cinq programmes disposent de commandes de 100 millions de doses, celui d’AstraZeneca de 300 millions. Sans surprise, pour les deux premiers vaccins attendus sur le marché, les doses initiales arriveraient d’abord sur le sol américain. Pfizer et BioNTech sont prêts à en écouler 50 millions, Moderna 20 millions, avant 2021.

L'Europe sur le pont

L’Union européenne a dégainé un peu plus tard. La Commission a attendu le mois d’août pour signer son premier contrat. Cinq l’ont été à ce jour, d’abord avec AstraZeneca, Sanofi et GSK, et Johnson?&?Johnson. Puis en novembre avec Pfizer et BioNTech, et avec l’allemand Curevac, dont le vaccin est encore en phase II de développement clinique. Un accord avec Moderna, actuellement en discussion avancée, ne devrait pas tarder lui non plus. Les montants n’ont pas été dévoilés. L’Union pioche en partie dans les fonds de l’instrument européen d’aide d’urgence, qui s’élève à 2,7 milliards d’euros et qui sert aussi à répondre à des besoins en équipements sanitaires. En revanche, les volumes ont été spécifiés. Au total, Bruxelles a réservé 1,22 milliard de doses, et dispose d’options pour 480 millions supplémentaires.

Un réservoir gigantesque, qui doit permettre à la totalité des membres de l’Union de disposer, de manière simultanée, des vaccins quand ils seront livrés. Et de disposer d’un delta de sécurité en cas d’échec d’un ou de plusieurs programmes. Bruxelles prévoit en outre de donner des doses à des pays à revenus faibles et intermédiaires. Pour les industriels, ces engagements financiers colossaux sont une manne précieuse. En plus d’accélérer leurs projets, les laboratoires soutenus peuvent ainsi amortir une grande partie des investissements, même si leur programme se soldait par un échec.

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