Alors que les Américains se sont entredéchirés en votant pour leur futur président, est-ce une big pharma qui va parvenir à les fédérer? Lundi 9 novembre, Pfizer a fait s’envoler les bourses américaine et européennes en annonçant, avec son partenaire allemand BioNTech, des résultats intermédiaires des essais en phase 3 de leur potentiel vaccin contre le Covid-19. Pourquoi tant de buzz ? Il s’agit de la phase finale avant une potentielle commercialisation, et le binôme est le premier à réaliser une telle publication, alors que dix essais de phase 3 sont actuellement menés dans le monde, selon l'Organisation mondiale de la santé (OMS).
D’après Pfizer et BioNTech, leur vaccin - qui consiste en deux doses prises à trois semaines d’intervalle - aurait démontré être "efficace à 90 %". Une annonce jugée "encourageante" par le patron de l'OMS, Tedros Adhanom Ghebreyesus. Mais qui doit être nuancée.
Le jackpot potentiel pour Pfizer…
Il s’agit dans un premier temps surtout d’une bonne nouvelle pour les Etats-Unis. Car si Pfizer réussit son pari de mettre le premier sur le marché un vaccin contre le Covid-19, cela relèvera du jackpot pour le géant pharmaceutique. "Pfizer a annoncé un objectif de production de 1,3 milliard de doses en 2021. (…) Même avec la concurrence des autres développeurs de vaccins, nous prévoyons que la majorité de cette production sera vendue, relève ainsi Michael Levesque, vice-président senior à l’agence Moody's et analyste en chef sur Pfizer. Nous prévoyons des opportunités de revenus au-delà de 2021, bien que nettement moins quantifiables en raison des variables qui affecteront la demande et les prix."
… et des Américains servis en priorité
Les Américains aussi ont tout à y gagner. Car si ce vaccin est autorisé, ce sont eux qui seront servis en priorité. Sous l’impulsion de Donald Trump, les Etats-Unis avaient conclu dès juillet un accord avec Pfizer : 1,95 milliard de dollars pour sécuriser 100 millions de doses… avec la possibilité d'en acheter 500 millions de plus. Une fois la partie sécurité de son essai clinique terminée - ce qui n’est toujours pas le cas -, Pfizer compte demander une autorisation d'utilisation d'urgence d'ici la troisième semaine de novembre à la puissante agence américaine des médicaments, la Food and drugs administration (FDA). Elle conduira "un processus d’examen indépendant" pour s’assurer de sa sécurité et de son efficacité, a garanti sur Fox News le secrétaire à la Santé de Donald Trump Alex Azar, tout en promettant… que la distribution ne serait plus qu'une question de "semaines".
Le reste de la planète, lui, a peu de chances de voir ce vaccin débouler avant 2021, Pfizer estimant pouvoir fabriquer seulement 50 millions de doses en 2020. Malgré leurs accords, le Japon, le Royaume-Uni et le Canada devront probablement attendre. Tout comme l'Union européenne (qui comptait 447,7 millions d'habitants en janvier 2020), qui lui avait précommandé en septembre 200 millions de doses et négocie désormais pour 100 millions supplémentaires. Et pas question pour cette dernière de brûler les étapes : l’agence européenne des médicaments (EMA) devra examiner les données disponibles sur les essais du vaccin, puis rendre un avis qui sera examiné par la Commission européenne, en charge de la mise sur le marché sur le Vieux continent.
Les 27 Etats membres auront alors un accès égal aux doses, avec la délicate tâche de décider quelles populations devront être vaccinées en priorité, sachant qu’il n’y en aura donc pas pour tout le monde… Le gouvernement allemand, par exemple, envisage de cibler certaines populations à risques et les personnes s’en occupant, comme le personnel hospitalier, sur une base volontaire. L'OMS, qui planche avec l'Alliance Gavi et la Coalition CEPI pour un accès équitable aux vaccins et traitements contre le Covid-19, parviendra-t-elle aussi à sécuriser rapidement - et à quel prix - des doses pour les pays pauvres ?
Bien des inconnues scientifiques
Enfin, il reste bien des inconnues à cette annonce de Pfizer et BioNTech. Leur technologie, fondée sur l'ARN messager, n’a encore jamais fait ses preuves. Les laboratoires ont communiqué sur un taux d’efficacité, alors que leur essai n’est pas terminé : ils n’ont atteint que 94 des 162 cas d'infection par Covid-19 prévus parmi les participants à l'essai. Ce taux a été mesuré en comparant le nombre de participants infectés dans le groupe qui a reçu le vaccin et dans celui sous placebo. Quelle était la répartition exacte des infections entre ces deux groupes mais aussi la gravité des cas de Covid-19 observés?
On ne connaît pas non plus la durée d’immunité conférée par ce vaccin, ni s’il peut protéger des enfants, des femmes enceintes, des personnes hautement immuno-déprimées ou très âgées, ou encore déjà contaminées par le passé, relève aussi un expert de la Mayo Clinic, interrogé par NBC News. "Il ne va pas nécessairement vous protéger contre l'infection, et il se peut qu'il ne fonctionne pas pour tout le monde, conclut William Haseltine, expert en maladies infectieuses et président d'Access Health International, sur MSNBC. Mais il devrait être utile pour de nombreuses personnes. Et il devrait modérer la gravité de la maladie."



