Prévenir plutôt que guérir, c’est un peu l’objectif de l’étude menée par Isabelle Ader et son équipe de chercheurs. Issus notamment de l’Inserm, de l’Université de Toulouse, du CNRS ou encore de l’Établissement français du sang, ils étudient une hypothèse, encore inexplorée, selon laquelle les cellules de notre peau pourraient nous permettre de prédire la façon dont nous allons vieillir.
« Si la longévité explose dans les pays développés [estimée aujourd’hui à 85 ans en moyenne en France, ndlr], l’espérance de vie en bonne santé reste stable et plafonne à 65 ans, ce qui signifie 20 ans de mauvaise santé en moyenne », constate Isabelle Ader, chercheuse Inserm, en charge de l’étude. Une réalité qui a poussé la scientifique à s’interroger sur les marqueurs du vieillissement et les voies impliquées dans le développement des maladies les plus couramment rencontrées telles que les cancers, les maladies neurodégénératives, les maladies cardio-vasculaires ou les maladies métaboliques comme le diabète.
« Notre but est d’aider à anticiper les maladies les plus traitées aujourd’hui, pour agir avant que cela ne nécessite une prise en charge thérapeutique », résume-t-elle. L’équipe de chercheurs a ainsi constitué une cohorte, baptisée INSPIRE-T et composée de 133 patients, âgés de 20 à 96 ans, soumis régulièrement à des biopsies cutanées pour récupérer certaines cellules de leur peau, les fibroblastes. Leurs travaux de recherche, publiés dans la revue Aging Cell suggèrent que ces cellules pourraient renfermer de précieux indices sur l’état de santé global des individus.
Les fibroblastes, miroir de la santé d’un individu
Selon l’OMS, la bonne santé est définie par cinq fonctions majeures : la locomotion, la cognition, la sensorialité, la vitalité et le psycho-social. L’ensemble de ces facteurs constituant le score de capacité intrinsèque. « Pour identifier les marqueurs moléculaires du vieillissement, nous avons intégré trois piliers indispensables à la régulation de l’homéostasie des individus : le métabolisme, l’inflammation/immunité et la structure », explique Isabelle Ader.

Partant de l’hypothèse que le fibroblaste pourrait être le miroir de la santé de l’individu, les chercheurs se sont appuyés sur la cohorte INSPIRE-T de patients pour récupérer des échantillons cellulaires et identifier les facteurs biologiques, cliniques et environnementaux qui peuvent influencer notre santé. « Chaque année, un phénotypage clinique précis de chaque volontaire est réalisé par les cliniciens du gérontopole de Toulouse, ce qui nous permet de définir un score de capacité intrinsèque pour chaque individu », détaille-t-elle.
Mais alors pourquoi les fibroblastes comme modèle d’étude ? « D’abord, parce qu’ils sont présents dans l’ensemble des tissus de l’organisme, mais aussi parce qu’ils sont impliqués dans des mécanismes de régénération, d’immunité et de contrôle du métabolisme », argumente Isabelle Ader. Les fibroblastes constituent par ailleurs un modèle facilement accessible pour identifier les marqueurs liés au vieillissement, prélevés via de simples biopsies de peau.
Soumis à différents facteurs de stress mimant ceux rencontrés au cours de la vie, comme une infection ou une chimiothérapie, les fibroblastes ont permis de révéler 16 marqueurs du vieillissement, dont cinq reflétant l’état de santé général et fonctionnel des patients. Menée en collaboration avec l’Université Columbia de New-York (États-Unis), une référence dans le domaine du vieillissement, l’étude a notamment prouvé que la santé d’un individu était indépendante de son âge.
La périostine, un marqueur de mauvaise santé
Parmi les marqueurs d’intérêt identifiés par les chercheurs figure la périostine, une protéine de la matrice extracellulaire retrouvée en quantité réduite chez les personnes de la cohorte dites « fragiles ». Or, cette diminution, combinée à une défaillance de la fonction mitochondriale des fibroblastes a également été observée chez les personnes présentant une faible capacité intrinsèque. « Ce marqueur, indépendant de l’âge ou du sexe des patients apparait comme un indicateur de fragilité cellulaire et confirme que le fibroblaste pourrait conserver la mémoire de l'état de santé d’un individu », s’enthousiasme Isabelle Ader.
Une hypothèse qui attribue un potentiel important aux fibroblastes pour la détection précoce de maladies, avant tout signe clinique. « Nos travaux ouvrent des perspectives concrètes dans la détection précoce des signes de fragilité ou de baisse des capacités physiques et cognitives en médecine préventive », ajoute-t-elle.
Reste désormais à comprendre les mécanismes associés à l’apparition de cette mauvaise santé fonctionnelle. « Si les marqueurs peuvent aider à prédire la survenue des maladies associées à l'âge les plus courantes, cela ne veut pas dire qu’ils sont à l’origine de la pathologie, aussi il est essentiel de poursuivre nos travaux de recherche pour prévenir toutes ces maladies », affirme la chercheuse.
Si ses travaux font l’objet d’un brevet déposé en 2024, Isabelle Ader espère désormais faire profiter ces découvertes aux industriels. « Nous envisageons par exemple de collaborer avec des industries dermo-cosmétiques pour développer et déployer des outils ou kits de détection à l’échelle commerciale », projette-t-elle. Si la biopsie représente un mode de prélèvement relativement invasif, la chercheuse espère voir arriver prochainement de nouveaux outils d’examen de la peau, simples d’utilisation et accessibles à tous.
Alors que le vieillissement de la population représente un défi sociétal majeur partout dans le monde, les travaux menés par l’équipe d’Isabelle Ader pourraient aider à revoir le paradigme de la prise en charge des patients vieillissants. « Réussir à détecter le vieillissement avant qu’il ne nécessite un traitement curatif permettrait de soulager le système de santé, confronté à une demande toujours plus importante », analyse Isabelle Ader. « Selon l’OMS, vieillir en bonne santé signifie faire ce que l’on veut, quand on veut, et c’est exactement ce que nous voulons aider à prolonger », conclut-t-elle.



