Dans la lutte contre le réchauffement climatique, la date du 15 décembre 2020 devrait compter. C’est ce jour-là que le Parlement norvégien a voté le financement de son projet de séquestration du dioxyde de carbone (CO2) à grande échelle Langskip ("Longship" en anglais et "drakkar" en français) et du sous-projet Northern Lights (aurore boréale en français) de transport et stockage sous-marin de CO2 en mer du Nord de Total, Equinor et Shell.
Ce vote siffle le coup d’envoi d’une industrie du stockage sous-marin de carbone anthropique "as a service", comme le décrit Ben van Beurden, directeur général de Shell. Car le projet Northern Lights ne vise pas uniquement à transporter par gazoducs et bateaux et à stocker par 2 600 mètres de fond en mer du Nord septentrionale, au large de la Norvège, le CO2 émis par une cimenterie et un incinérateur de déchets norvégiens. Il vise à développer "le premier service commercial de transport et stockage de CO2", a expliqué Patrick Pouyanné, le PDG de Total.
Une coentreprise à créer

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Le financement norvégien va permettre aux trois pétroliers partenaires du projet - Shell, Total et Equinor - de développer un modèle économique pour le CCS offshore. Ce qui n’a rien d’évident. Car si tout le monde est d’accord pour dire que la séquestration de CO2 est une technologie indispensable pour atteindre les objectifs climat de l’accord de Paris, elle coûte cher. Et il faudrait au minimum un prix du carbone "autour de 100 euros la tonne" pour la rendre attractive, estime le PDG de Total.
En attendant, l’aide norvégienne est la bienvenue pour aider les pétroliers à financer les infrastructures nécessaires à ce service, et à leur assurer des revenus dans la première phase du projet Northern Lights. Cette dernière prévoit, à partir de 2024, de transporter par voie maritime, grâce à des navires de conception nouvelle, le CO2 liquéfié, puis l’injection et la séquestration permanente de volumes de ce gaz à effet de serre jusqu’à 1,5 million de tonnes de CO2 par an. C'est peu, au regard des émissions industrielles. Mais c'est extrêmement innovant et probablement amené à se développer.
Un terminal et des bateaux à construire
La subvention de la Norvège porte sur les quatre ans de construction et les dix premières années d’exploitation. Elle financera 80 % du coût du stockage de 0,8 million de tonnes (Mt) de CO2 par an pour les deux premiers clients industriels norvégiens, le cimentier Heidelberg Group pour son site de Norcem à Brevik et l’usine de traitement des déchets Fortum Oslo Varme d’Oslo.
Charge aux trois pétroliers de trouver des clients pour les 0,7 million de tonnes de CO2 de capacités restantes durant cette première phase. Sachant que le projet ne couvre pas la partie capture de CO2, sa liquéfaction la plus chère, ainsi que son transport vers un terminal de chargement, en amont, prévus eux, dans le projet Longship.
Des clients à trouver
Total, Equinor et Shell ont déjà des pistes, outre celles de décarboner leurs propres raffineries. Anders Opedal, directeur général d'Equinor, a expliqué qu’en plus du contrat déjà signé avec Heidelberg Group, pour 0,4 Mt CO2/an, ils avaient déjà obtenu "vingt mémorandum of understanding" (protocoles d’entente). De son côté, Patrick Pouyanné a évoqué le hub carbone envisagé sur le port de Dunkerque, avec notamment ArcelorMittal et Alvance Aluminium.
C'est chez ArcelorMittal à Dunkerque (11Mt CO2 émises par an) que doit d'ailleurs être installé le démonstrateur du procédé de captage et d'extraction du CO2 industriel développé par l'IFPEN et Axens.
Des engagements qui avaient poussé Total, Shell et Equinor à annoncer en mai 2020, en pleine crise pétrolière et sanitaire, leur décision d’investir près de 700 millions d’euros dans ce projet, sous condition du soutien de la Norvège. C’est chose faite. Et ils peuvent créer la co-entreprise qui sera chargée de toutes les activités opérationnelles et du développement commercial. La construction du terminal de réception du CO2 capté à terre de Naturgassparken, dans la municipalité d'Øygarden située à l'ouest de la Norvège, d’où partiront les bateaux, est lancée.
Pour ensuite baisser les coûts
Ce n’est qu’un début. La deuxième phase du projet Northern Lights vise le stockage de 4,5 à 5 millions de tonnes de CO2 liquéfié par an. Ce volume permettra de baisser les coûts à 25 à 30 euros la tonne, contre 100 à 150 sur la première phase, selon les estimations fournies par le DG d’Equinor. L’expérience acquise servira sur d’autres projets commerciaux à l’étude, comme ceux de Net Zéro Teesside et Zero Carbon Humber à l’est du Royaume-Uni. Le marché serait même colossal. "Pour attendre les objectifs de l’accord de Paris, on aurait besoin de 400 projets comme Northern Lights", évalue Anders Opedal.
La Norvège, qui a déjà financé deux projets de stockage de CO2 en mer du Nord, s'impose en pionnière. "Le but de Longship est de démontrer que le CCS est viable et sûr à l’échelle dont on a besoin", a rappelé Tina Bru, ministre norvégienne du Pétrole et de l'énergie. Il doit aussi permettre à la Norvège de développer une nouvelle industrie, créer des emplois verts et, à terme, permettre à l’État norvégien de rentabiliser son investissement via les impôts sur les bénéfices de cette nouvelle industrie. On n’en est pas tout à fait là.



