Analyse

L'Europe pourra-t-elle vraiment importer 750 milliards de dollars d’énergie des Etats-Unis en trois ans ?

L’accord sur les droits de douane entre les Etats-Unis et l’Europe stipule que l’Union européenne achètera pour 750 milliards de dollars de produits énergétiques les trois prochaines années. Si les détails de l’accord, politique, restent très flous, cela supposerait de faire plus que tripler les importations transatlantiques actuelles, au prix d’une dépendance extrême aux hydrocarbures américains et d’une mise en danger des objectifs climatiques de Bruxelles.

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Le FSRU Le Neptune de TotalEnergies recoit début janvier ses premières cargaisons de GNL au Terminal de Lblim sur la Baltique
L'Europe importe déjà la moitié du gaz naturel liquéfié qu'elle consomme des Etats-Unis.

C’est un chiffre qui fait réagir. Parmi les nombreuses clauses du "deal" sur les droits de douane sur lequel se sont mis d'accord la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen et le président des Etats-Unis Donald Trump, dimanche 27 juillet en Ecosse, l’Europe s’engage à acheter pour 250 milliards de dollars de produits énergétiques par an, sur trois ans, à son partenaire de l’autre côté de l’Atlantique.

Tripler les importations en provenance des Etats-Unis

«L'achat de produits énergétiques américains permettra de diversifier nos sources d'approvisionnement et contribuera à la sécurité énergétique de l'Europe. Nous remplacerons le gaz et le pétrole russes par des achats importants de GNL, de pétrole et de combustibles nucléaires américains», a justifié Ursula von der Leyen dans la foulée.

Peu de détails sont disponibles sur la manière dont Bruxelles pense atteindre ce montant, fruit d’un compromis politique. «Nous pensons que ce chiffre est atteignable», a insisté le commissaire en charge des échanges commerciaux, Maros Sefcovic, lors d’une conférence de presse lundi 28 juillet. Le slovaque a notamment souligné le sevrage des hydrocarbures russes – prévu pour 2027 mais déjà bien entamé –, et la «renaissance du nucléaire» sur le continent pour justifier cette ambition d’accroître les achats auprès de fournisseurs américains.

Pour nombre d'experts du secteur, les chiffres seuls suffisent à qualifier la cible des 750 milliards d'irréaliste. «Cela n’a aucun sens, s’agace au téléphone Anne-Sophie Corbeau, chercheuse spécialiste du gaz au Center on Global Energy Policy de l’université Columbia. L’Union européenne a acheté, en tout, 375 milliards d’euros d’énergie en 2024. 262 milliards pour le pétrole et les produits pétroliers et autour de 100 milliards de gaz et de GNL. Il faudrait que l’Europe achète 60% de toute son énergie aux Etats-Unis !». Autrement dit, l’Europe devrait plus que tripler ses importations énergétiques depuis les Etats-Unis (76,9 milliards d’euros en 2024, dont seulement 15 milliards de GNL) en trois ans, continue l’experte, circonspecte. Un travail d’autant plus complexe que le sevrage forcé des hydrocarbures russe a commencé en 2022, et que les Etats-Unis sont déjà devenus le premier fournisseur de pétrole (16% des importations en valeur) et de GNL (45%) du continent, selon les chiffres 2024 d’Eurostat.

Risque de dépendance accrue

«C’est irréalisable non seulement parce que la demande de l'UE ne peut pas augmenter autant, mais aussi parce que les exportateurs américains ne peuvent pas non plus fournir autant !», explique aussi Davide Oneglia, économiste chez TS Lombard, cité par Bloomberg.

En défense de la Commission, les achats de GNL américain devraient mécaniquement augmenter, en raison des besoins de l’Europe et des nouvelles capacités de liquéfaction qui arrivent au pays de l’Oncle Sam... Une dynamique déjà en marche pour des raisons économiques (là où les producteurs du Golfe, Qatar en tête, se tournent surtout vers l'Asie) et que l'accord vient d'une certaine façon entériner.  Problème : même de manière optimiste, le marché du GNL est loin d'être assez grand pour atteindre les 250 milliards visés, d’autant que les prix du gaz liquéfié risquent de baisser dans les prochaines années... «Et le risque, c'est que l’Europe passe simplement d’une dépendance à une autre», note Anne-Sophie Corbeau. Se pose aussi la question de l’empreinte carbone d’une telle décision, qui pourrait freiner la réduction de la consommation de gaz de l'Europe, a contrario de ses objectifs climatiques. Un point d'autant plus sensible que le GNL américain peut, dans certaines conditions, avoir une empreinte carbone pire que celle du charbon

Encore beaucoup de flou

Difficile, par ailleurs, de trouver une marge d’augmentation importante dans le pétrole. Les prix sont plutôt faibles et, contrairement aux pratiques dans le GNL, le marché fonctionne avec peu de contrats à long-terme. Par ailleurs, la consommation de produits raffinés devrait diminuer avec l'électrification des transports, et la chimie européenne (qui pourrait être importatrice d’hydrocarbures légers, ou condensats, que les Etats-Unis produisent en quantités) est en petite forme.

«C’est un accord politique, totalement déconnecté de la réalité des marchés. La Commission européenne n’a aucun moyen de forcer les compagnies européennes à importer davantage des Etats-Unis, comme la Maison blanche ne peut dire aux compagnies présentes sur son sol d’aller vers l’Europe», rappelle enfin, en conclusion, Anne-Sophie Corbeau.

Reste que pour atteindre sa cible, Bruxelles pourrait faire oeuvre de créativité... dans sa propre nomenclature. «Est-ce que ça compte si une compagnie européenne achète du GNL pour le vendre ailleurs qu’en Europe ? Je ne sais pas», s’interroge Anne-Sophie Corbeau, qui fustige un «flou qui devient habituel de la part de Bruxelles». De fait, il serait aussi possible de faire grimper le chiffre – brandi comme un étendard par Donald Trump – en y intégrant les investissements d’entreprises européennes aux Etats-Unis, la signature d’accords à long-terme ou les achats à destination d’autres pays...

Comme Bloomberg s'en fait l'écho (citant des représentants de l'éxecutif bruxellois), le terme «d'énergie» pourrait aussi intégrer les technologies nucléaires de petits réacteurs modulaires (SMR). Très flou sur le sujet, le commissaire Maros Sefcovic a aussi laissé entendre, le 28 juillet, que l'acquisition de «puces pour l’intelligence artificielle» pourrait faire partie des 750 milliards de dépenses annoncées... Parfois, le succès des accords diplomatiques réside dans leur imprécision. 

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