Décryptage

Derrière la quatrième explosion d'un pétrolier en 2025, l'ombre de la flotte fantôme russe

Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, une «flotte fantôme» de bateaux pétroliers a rapidement grandi. Utilisée par la Russie pour contourner les sanctions occidentales sur son pétrole, cette flotte crée des risques matériels et environnementaux, et est soupçonnée d'avoir saboté certaines infrastructures en mer Baltique. Plusieurs de ses navires ont été victimes d'explosions en 2025. 

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Navire petrolier
Londres et Washington ont publié des sanctions contre 200 pétroliers, mais ils sont probablement beaucoup plus nombreux à appartenir à la "flotte fantôme" russe.

Pour la quatrième fois en 2025, un pétrolier est victime d'une explosion inexpliquée. Vendredi 27 juin, les 274 mètres de long du Vilamoura ont tremblé après une détonation qui a causé un trou dans sa coque. Rapidement secouru, le navire immatriculé aux Îles Marshall est en train d'être remorqué vers la Grèce. S'il a déclaré avoir chargé un million de barils de pétrole en Libye, son passage par plusieurs ports russes ses derniers mois le rende suspect d'appartenir à la "flotte fantôme".

Des câbles endommagés au fond de la mer Baltique, une marée noire en Crimée et un bateau en panne au large de l’Allemagne... Tous ces événements qui ont marqué la fin de 2024 et le début de 2025 impliquent des pétroliers de cette «flotte fantôme» russe. Aussi appelée «sombre» ou «grise», cette flotte joue avec les limites des législations étatiques et internationales pour faire sortir le pétrole du territoire russe et le revendre, au-delà des prix plafond, dans d’autres pays. Certains navires sont aussi soupçonnés de saboter des infrastructures, participant ainsi à une «guerre hybride». L'Otan a réagit mardi 14 janvier en déployant des frégates et des avions en mer Baltique.

Quels sont les bateaux qui composent cette flotte fantôme ?

Cette flotte est composée de pétroliers et de méthaniers souvent rachetés en fin de vie. Leur moyenne d’âge est estimée à plus de vingt ans, et certains dépassent les 40 ans, alors que la plupart des pétroliers partent à la retraite avant 22 ans. 

Ces navires sont ensuite enregistrés sous un drapeau dit de complaisance, c’est-à-dire d’un pays différent de celui où se trouvent leur propriété et leur contrôle réel. Les immatriculations peuvent être aussi variées que le Panama ou Palau.

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Cette pratique existe depuis longtemps, et d’autres pays frappés de sanctions ont pu y recourir, comme le Venezuela ou l’Iran. Mais depuis 2022 et le début de la guerre en Ukraine, leur nombre a explosé. Ce problème est connu des autorités : les interdictions du Royaume-Uni et des Etats-Unis ciblent spécifiquement près de 200 pétroliers et méthaniers, celles de l’Union européenne (UE) 79.

Il y en aurait toutefois beaucoup plus. Londres estimait en juillet 2024 leur nombre à 600 navires, transportant près de 1,7 million de barils de pétrole par jours. D’autres sources estiment qu’il pourrait y en avoir plus de 1000.

Pourquoi la Russie a-t-elle recours à ces pétroliers ?

Ces pétroliers font sortir le pétrole russe du territoire, mais au lieu de le transférer directement dans un autre port, où les accès sont plus limités, ils le transbordent : ils transfèrent le pétrole en pleine mer à un autre bateau. Ce procédé rend son origine plus difficile à tracer, et donc les sanctions qui s’appliquent aux hydrocarbures russes sont plus difficiles à appliquer, et les hydrocarbures peuvent être vendus au-delà des prix plafonnés. Ce pétrole est ensuite acheminé dans un autre pays comme l’Inde, qui le raffine, et peut le vendre aux pays occidentaux sans craindre d’être sanctionné.

En évitant d’être affiliés directement à la Russie, ces bateaux peuvent revendre les hydrocarbures plus chers que par des circuits formels. En juillet 2024, Londres estimait qu’ils faisaient transiter 1,7 million de barils par jours. Le Centre for Research on Energy and Clean Air (CREA), think thank qui les surveillent chaque mois, estime que les pétroliers «fantômes» ont transporté 82% du volume total de pétrole brut maritime russe en décembre 2024. Le reste est transporté par des pétroliers détenus ou assurés dans des pays appliquant le plafonnement des prix.

Quels dangers représentent-ils ?

Cette flotte fantôme présente une multitude de dangers. Déjà car leur vétusté les rend plus susceptibles d’avoir des accidents. Samedi 11 janvier 2025, un bateau soupçonné d’appartenir à cette flotte, l’Eventin, a dû être remorqué par l’Allemagne après être tombé en panne dans la mer Baltique à l’approche d’une tempête avec 99000 tonnes de pétrole à son bord.

Autre souci, pour éviter d’être repéré, les navires peuvent falsifier leur position en transmettant de fausses données, on parle alors de «spoofing». Ils peuvent aussi simplement éteindre leur transpondeur, système de géolocalisation par satellite, et disparaître des radars. Puisque leur vocation est de transporter des hydrocarbures, le risque de collisions et d’accidents devient aussi un risque environnemental. Mi-décembre 2024, deux d’entre eux se sont échoués en mer d’Azoff et ont d’ores et déjà provoqué une marée noire en Crimée et en Russie.

Ces bâtiments sont en plus souvent mal assurés. Ainsi, le coût des accidents et des interventions est couvert par l’assureur d’un autre bateau impliqué ou bien par un gouvernement. «Au fur et à mesure que la flotte fantôme continue de croître, de vieillir et de provoquer davantage d'incidents, ces dépenses augmenteront rapidement», explique le think thank américain Atlantic Council.  

Sont-ils acteurs d’une «guerre hybride» ?

Le 25 décembre 2024, plusieurs câbles électriques et de télécommunication sous-marins ont été sectionnés en mer Baltique. L’Eagle S, principal suspect, arbore le drapeau des îles Cook mais est soupçonné d’appartenir à la «flotte fantôme». Les enquêteurs suspectent que les câbles ont été endommagés par l'ancre du pétrolier.

Depuis 2022, ce ne sont pas les premières infrastructures à être abîmées dans cette zone. Même s'il est difficile d'enquêter, les experts et dirigeants européens écartent la thèse des accidents répétés. Cette menace de «guerre hybride» est bel et bien prise au sérieux par les pays Baltes et l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (Otan). Le 14 janvier 2025, l’Otan a annoncé une opération «Sentinelle de la Baltique». Plusieurs frégates et avions de patrouille maritime doivent être déployés dans cette mer, ainsi qu’une petite flotte de drones de surface navals.

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