Pourquoi il ne sera pas si facile de plafonner le prix du pétrole russe

Les pays du G7 veulent mettre en place un plafonnement des prix sur le pétrole russe. Objectif : pénaliser financièrement la Russie sans faire s’envoler les cours du pétrole. Mais des obstacles demeurent.

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Tanker
Les pays occidentaux ont beau se creuser la tête, peser sur les finances russes sans faire bondir les cours du pétrole reste complexe. Ils font pourtant preuve d'imagination pour rendre efficace le plafonnement des prix du pétrole russe.

Les sanctions n’y font rien, du moins pour l’instant. La Russie continue d’engranger des recettes mirobolantes de ses exportations d’hydrocarbures. Depuis le début de la guerre en Ukraine, la vente du pétrole et du gaz a rapporté 158 milliards d’euros à Moscou, selon le think-tank Centre pour la recherche sur l’énergie et l’air pur (CREA). Pour les deux tiers, ses recettes proviennent de ses exportations de pétrole brut et de produits raffinés.

Un transfert de la rente pétrolière russe

Les ministres des Finances du G7 sont bien décidés à s’attaquer à cette rente pétrolière. Pour assécher les ressources financières du régime de Poutine, les grands argentiers des pays les plus industrialisés ont acté, le 1er septembre, l’instauration d’un plafonnement sur le prix du pétrole russe. Selon ce mécanisme, les tankers transportant du brut russe ne pourraient plus être assurés, sauf si leur cargaison est vendue en dessous d’un certain prix. Ce plafond fait partie des questions épineuses encore à définir. Il pourrait être proche de la moyenne des prix des cinq dernières années. Cela permet de maintenir une incitation pour la Russie à vendre son pétrole, mais en la forçant à vendre en dessous du prix auquel elle vend actuellement.  

Les Occidentaux espèrent ainsi toucher la Russie au portefeuille sans pour autant réduire le nombre de barils déversés sur le marché. « Au choc de prix du gaz et d’électricité, on ajouterait un nouveau choc de prix sur les marchés pétroliers », analyse Marc-Antoine Eyl-Mazzegga, directeur du Centre énergie de l’Institut français des relations internationales (Ifri). Juste avant les élections de mi-mandat aux Etats-Unis, le projet poussé par Washington correspond de façon plus large « à une volonté de trouver un moyen de faire baisser les prix du pétrole après le relatif échec de la visite de Biden en Arabie saoudite », estime encore le chercheur. Dans les faits, le plafonnement du prix représente un transfert de la rente pétrolière de la Russie vers les pays émergents, qui lui achètent ses produits pétroliers.

Scepticisme de la Chine et de l'Inde

Mais l'efficacité reste incertaine. Et la stratégie comporte un risque : les menaces de rétorsion massive de la Russie pourraient provoquer une chute brutale de volumes de brut sur le marché. Lors d’un forum économique à Vladivostok le 7 septembre, le président russe Vladimir Poutine a menacé de ne plus « rien livrer du tout », « ni charbon, ni pétrole, ni gaz » ni diesel aux pays qui se plieraient au plafonnement. Le pays a annoncé qu’il ne redémarrerait pas le gazoduc Nord Stream 1, approvisionnant l’Europe, comme prévu.

Les Occidentaux vont devoir surtout convaincre le plus grand nombre de pays de s’aligner sur leur mécanisme. Paradoxalement, la mise en place du prix plafond ne s’appliquera pas automatiquement à eux. Les Etats-Unis et le Royaume-Uni, déjà, n’importent plus de pétrole russe. Après d’intenses tractations, les Européens ont adopté à leur tour, en mai, un embargo sur leurs achats de pétrole brut et de produits parapétroliers russes. A la fin de l’année, ceux-ci devraient avoir supprimés 90% de leurs flux d’approvisionnements depuis la Russie.

La domination occidentale dans l'assurance maritime, arme absolue

Les barils libérés par les Européens ont été réorientés par les Russes, à prix bradé, vers la Chine, l’Inde et l’Egypte. De là, une partie est ensuite réexportée, une fois raffinée, vers les marchés occidentaux. De quasi zéro, les importations indiennes sont passées à 40 millions d’euros par jour, selon les calculs du CREA. « Les Occidentaux demandent à nouveau à la Chine et à l’Inde de prendre position. Mais on voit mal ces deux pays rejoindre le mécanisme », remarque Marc-Antoine Eyl-Mazzegga. Devant les menaces russes, l’Inde comme les autres émergents hésitent à adhérer officiellement au mécanisme et à prendre le risque de se couper d’une source d’approvisionnement moins cher.

Les Occidentaux ont tout de même des leviers pour passer outre. 62% des tankers transportant le pétrole russe appartiennent à des compagnies européennes et près de trois navires sur quatre sont assurés ou réassurés en Grande-Bretagne, notamment par Lloyd’s à Londres, ou en Norvège, rappelle le CREA. « La proposition cherche à faire levier via la domination occidentale sur le shipping, la banque et les assurances maritimes. Cela revient à forcer le monde à un cartel des acheteurs », souligne l’institut Bruegel. Les Européens ont d’ailleurs déjà adopté un dispositif plus restrictif. L’embargo européen conclu en mai prévoit une interdiction d’assurer et de réassurer les cargaisons de pétrole russe pour les compagnies européennes, qui doit prendre effet début décembre. Devant les craintes que cela fasse grimper le baril du pétrole trop vite, l’Europe est finalement revenue en arrière, en prévoyant des exemptions pour les pays émergents.

Des interrogations demeurent sur la faisabilité du plafonnement

D'autres problèmes se posent. Les grands pays émergents travaillent sur d’autres routes pour tenter de se passer d’assurances occidentales, même si elles ne peuvent probablement pas se substituer à très court terme. Par principe, le cartel de l’Opep regarde lui aussi d’un mauvais œil toute tentative des pays consommateurs de s’organiser et de peser à la baisse sur les cours du brut. Pour l’instant, les pays producteurs estiment que l’effet déflationniste du plafonnement aura un effet limité. Ils ont le regard vissé sur d’autres menaces. Le retour de l’Iran, en cas d’accord sur le nucléaire, et les menaces de ralentissement économique généralisé pourraient peser encore plus ces prochains mois sur les cours, qui ont déjà reculé de 15% depuis l’été. Lors de sa dernière réunion, l’Opep+ a annoncé une première baisse de production symbolique de 100 000 barils, confirmant qu’elle n’entendait pas laisser filer les prix. 

A l’inverse, un recul des barils de brut et de produits raffinés russes à la fin de l’année est probable. Réacheminer à grande échelle vers l’Asie ou l’Afrique les flux prévus vers l’Europe reste un défi. « Avec des trajets trois à quatre fois plus longs, les tankers transporteront matériellement moins de volume », souligne Marc-Antoine Eyl-Mazzegga. Avec ou sans mécanisme de plafonnement des prix, le marché du pétrole risque de rester instable dans les prochains mois.

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