Entretien

«Imposer un embargo sur le gaz russe est important» pour l’Europe, estime le chercheur Thierry Bros

Gazprom a arrêté ses livraisons de gaz à la Pologne et à la Bulgarie. Pour Thierry Bros, professeur à Sciences Po Paris et spécialiste des enjeux d'énergie, la Russie pourrait couper l'accès au gaz à d'autres pays européens. Selon lui, l'Europe doit s'y préparer activement et préparer la riposte.

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Thierry Bros
Pour Thierry Bros, professeur à Sciences Po, les Européens doivent avancer vers un embargo sur le gaz russe.

L’Usine Nouvelle. - Pourquoi Gazprom a-t-il ciblé la Pologne et la Bulgarie, et stoppé ses livraisons à ces deux pays, alors que d’autres Etats européens ont refusé de payer leur gaz en rouble?

Thierry Bros. - C’est le diktat du dictateur du Kremlin. Il est le maître des horloges. La Pologne est probablement pour Vladimir Poutine le pire des « pays inamicaux » et l’un des plus engagés dans le soutien à l’Ukraine. En ciblant la Bulgarie, il vise un pays dont il sait qu’il lui sera compliqué de s’approvisionner en gaz non-russe. Mais cela fait déjà quelque temps que Vladimir Poutine utilise le gaz comme arme politique. L’été dernier, Gazprom avait décidé de façon unilatérale de ne plus vendre son gaz sur les marchés spots. Les Européens pensaient que l’objectif était de faire monter les prix. A posteriori, on comprend que c’était préparé. Puis Vladimir Poutine a décidé de ne pas remplir les stocks de Gazprom en Allemagne, aux Pays-Bas et en Autriche. L’arrêt des livraisons à la Pologne et à la Bulgarie n’est que la suite de ces décisions politiques. Et cela peut bien sûr continuer ! Il y aura forcément une prochaine étape.

Comment l’Europe doit-elle réagir?

Nous avons été très longs à comprendre ce qu'il se passait. En novembre, Vladimir Poutine disait avoir demandé à Gazprom de remplir les stocks européens. Personne n’a rien dit à Bruxelles quand il nous a menés en bateau. L'Europe doit être plus réactive. Désormais, la Pologne et la Bulgarie doivent demander des compensations devant le tribunal arbitral international. Celles-ci seront faibles, car les contrats long terme étaient presque arrivés à échéance. Mais si Vladimir Poutine veut couper le gaz d’un autre pays, par exemple l’Allemagne, le coût pour Gazprom sera plus élevé. Pour l’Allemagne, les volumes contractés représentent près de 500 milliards de m3 jusqu’en 2037. En cas d’arrêt brutal, Berlin pourrait demander des indemnités sur ces quantités, ce qui représenterait plus de 100 milliards d’euros même à tarif d’ami.

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Les Vingt-Sept peuvent-ils se passer dès à présent de tout gaz russe si Vladimir Poutine décide de couper le robinet?

Les 25% de gaz russe que l'on ne pourra pas remplacer représentent environ 12% de la demande européenne d’énergie.

Elle est en capacité de remplacer 75% du gaz russe, au mieux. La région dispose de capacités de regazéification pour augmenter la part du GNL. Cela va coûter très cher, mais c’est faisable. Les 25% de gaz russe que l'on ne pourra pas remplacer représentent environ 12% de la demande européenne d’énergie. Il faut imaginer dès maintenant la réduction de la demande que l’on devra faire. La demande des industriels a commencé à baisser. Il y a un peu de flexibilité chez les particuliers : il faut vite revenir à la chasse au gaspi des années 1970, pour les inciter à réduire le chauffage et la climatisation et à aller vers la sobriété énergétique. Si on ne se préoccupe que du pouvoir d’achat, en distribuant des chèques énergie, on ne réduira pas la demande et on sera contraint à des délestages. Tout ce qu’on ne consomme pas dès aujourd’hui permet de remplir plus vite les stockages pour passer l’hiver prochain plus sereinement.

L’Europe doit-elle adopter un embargo sur le gaz comme sur le pétrole? 

Sur le pétrole, un embargo effectif à la fin de l’année n’aura pas beaucoup d’impact. Les contrats annuels arriveront de toute façon à échéance. Si les industriels ne les renouvellent pas d’eux-mêmes, comme l’a annoncé Total, le problème est réglé tout seul. Sur le gaz, l’Europe pourrait décider d’un embargo à partir de janvier 2023. Si on remplit les stocks à 90% d’ici là, les Européens n’auront pas de problème pour passer l’hiver.

Ensuite, l'Europe pourrait faire appel à des capacités additionnelles de gaz, qui ne sont pas immédiatement disponibles. Il y en a un peu en Norvège, en Afrique et aux Pays-Bas, où le gouvernement pourrait revenir sur l’arrêt prévu de l’exploitation du champ de Groningen. Actuellement, les stocks se remplissent bien, ceux de la France sont déjà pleins à 31%. Imposer un embargo sur le gaz est important, car si Vladimir Poutine ne décide pas de lui-même de coupures sauvages, les contrats sont les contrats. Les énergéticiens n’auront pas d’autre choix que de se fournir auprès de Gazprom jusqu’en 2040 pour certains, sauf à payer des dommages et intérêts.

Sans cela, comment peut-on espérer de réduire des deux tiers les approvisionnements en gaz russe comme le prétend la Commission européenne? Les vœux pieux ne font pas une politique énergétique. La Commission européenne a la copie de tous les contrats de long terme signés avec Gazprom. Elle aurait pu travailler sur ce sujet, mais elle ne l’a pas fait. Elle devrait aussi arrêter de faire comme si l’hydrogène allait régler le problème.

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