L'Usine Nouvelle. - La crise actuelle entre l'Ukraine et la Russie a-t-elle des impacts sur les livraisons de gaz en Europe ?
Thierry Bros. - Oui. En janvier, on assiste à une baisse de 40% en volume par rapport au même mois l’an dernier. Mais il faut se rappeler que la Russie avait déjà décidé de ne pas augmenter ses livraisons au troisième trimestre 2021 pour des raisons politiques, comme un avertissement que l’on n’a pas su interpréter. Puis de nouveau au quatrième trimestre. A ce moment-là, c’était pour des raisons de capacité de production. Le pays n’arrivait pas à suivre la demande. Cela ne s’est pas encore traduit sur les prix en 2022, car les pays européens ont compensé avec des méthaniers venus du Qatar ou des Etats-Unis. Pour le moment, les prix baissent encore, alors que la tension monte.
En cas d’escalade, voire de conflit, la Russie pourrait-elle couper l’approvisionnement en gaz de toute l’Europe ?
Je ne pense pas. D’abord, parce qu’ils ne l’ont jamais fait, à part quelques jours en Ukraine en 2009. Et même s’il y avait un accident physique sur le gazoduc qui passe par l’Ukraine - si une bombe l’endommageait par exemple - il existe d’autres tuyaux : TurkStream ou Nord Stream 1. Le gaz rapporte beaucoup trop d’argent à la Russie pour que le pays puisse s’en passer. Cette manne représente environ 6 milliards de dollars par mois, dont 30% alimente directement les caisses de l’Etat. Deux milliards de dollars, cela permet de régler beaucoup de dépenses. S’en passer est inenvisageable... Mais réduire les exportations envers certains pays, c’est possible.

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La Russie pourrait décider de livrer à des pays « amis » comme l’Allemagne, et pas à des « méchants » comme la Pologne ou la Lituanie.
Le gaz reste donc un outil politique pour Moscou ?
Oui. La Russie peut utiliser le gaz pour accentuer les divisions au sein de l’Europe avec une stratégie différenciée. Le pays pourrait décider de livrer à des pays « amis » comme l’Allemagne, la Grèce, la Hongrie, et pas à des « méchants » comme la Pologne ou la Lituanie. D’autres pays, comme la France, seraient dans une troisième catégorie : des pays à qui on laisse le choix, en fonction de leur attitude. Quant à l’Ukraine, même si la Russie réduit le volume de gaz qui passe par leur gazoduc, elle lui doit contractuellement un droit de passage de 1,2 milliard de dollars par an. Le blocage, il n’y a que les Américains qui pourraient être tentés de l’imposer, en stoppant des transferts monétaires en dollars ou via le réseau financier Swift. Mais des règlements pourraient toujours se faire en euro.
Quels sont les pays européens qui ont le plus besoin du gaz russe ?
Le gaz russe représente 50% des importations de l’Allemagne. Pour l’Europe dans son ensemble, c’est 37%.
Gazprom a communiqué une hausse de ses livraisons de gaz à la Chine. Est-ce une option pour compenser les livraisons à l’Europe ?
C’est un signal. Mais les livraisons à la Chine, en volume, sont dix fois moins élevées que ce qui est envoyé en Europe. Ce n’est pas une solution à court terme.
Quel peut être l’impact de cette crise sur l’économie des pays européens ?
Si les Russes réduisent l’approvisionnement et sélectionnent des Etats, ceux qui seront coupés devront acheter du gaz sur les marchés internationaux à un coût plus élevé. La question très importante en ce moment, c’est le chauffage. On a arrêté d’utiliser du gaz pour produire des engrais, la production d’électricité a été basculé à nouveau sur du charbon, certains processus industriels peuvent aussi être affectés. Ils le sont déjà avec la hausse globale du coût de l’énergie.
On procède à un transfert massif de richesse : les 6 milliards de dollars qui partent en Russie ne sont pas recyclés dans l’économie européenne
Vous avez des propos assez sévères sur la politique énergétique de la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen. Pourquoi ?
La présidente de la Commission s’est fait élire en 2019 sur la promesse d'une accélération de la transition énergétique, avec une réduction des gaz à effet de serre (GES) de 55% d’ici à 2030, sans avoir de plan sérieux pour y parvenir. Résultat en 2021 : toute l’Europe a payé beaucoup plus cher son énergie. On procède à un transfert massif de richesse. Ces 6 milliards de dollars par mois qui partent, par exemple chez Gazprom, ne sont pas recyclés dans l’économie de l’Union européenne.
Dans le même temps, on rallume les centrales à charbon et les émissions de GES seront supérieures en 2022 à celles de 2019. Entend-on la commissaire à l’Energie ? Non. Il est facile de dire : « En 2030, on en sera là », et de tout miser sur l’hydrogène. Il faut y aller progressivement, en augmentant le prix du CO2 pour favoriser les investissements vers des productions de plus en plus vertes et accélérer sur la capture de CO2. En réalité, le seul pays ayant une politique cohérente en matière d’énergie, c’est le Royaume-Uni, et il ne fait plus partie de l'UE. Ils ont une stratégie « coal to gaz to renewable », qui vise à remplacer leurs centrales à charbon par des centrales à gaz, puis par de l’éolien. Et demain du nucléaire.



