Le captage et stockage de CO2, l'autre puits de carbone

Indispensable pour lutter contre le réchauffement climatique, le captage et stockage de CO2, ou CCS, doit réinventer son modèle économique.

Réservé aux abonnés
Champ gazier Slpeiner
Depuis sa mise en service en 1996 au large de la mer du Nord, la technologie CCS a permis de collecter plus de 20 millions de tonnes de CO2 sur le champ gazier de Sleipner.

Planter des arbres ne va pas suffire pour capturer les émissions de carbone que l’on n’aura pas réussi à supprimer. N’en déplaise aux écologistes, qui y voyaient un permis de polluer, le captage et stockage de CO2 (CCS) va s’avérer une arme indispensable dans la lutte contre le réchauffement climatique. C’est en tout cas l’avis de personnes ou d’entités aussi diverses et avisées que l’économiste Nicholas Stern, l’aventurier Bertrand Piccard, le milliardaire Bill Gates et même le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec), qui intègre le CCS dans ses scénarios.

Et il faudra l’utiliser à une échelle industrielle. "Sans CCS, impossible d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris, ni la neutralité carbone en 2050 visée par l’Europe et d’autres pays", prévient Mechthild Wörsdörfer, la directrice durabilité, technologie et perspective de l’Agence internationale de l’énergie (AIE).

Dans son dernier rapport, l’organisation intergouvernementale estime que pour rester sous les 1,8 °C de réchauffement climatique en 2050, le CCS devra compter pour 9 % dans les réductions d’émissions. Soit en moyenne 2,3 milliards de tonnes d’équivalent CO2 à capter et à stocker par an jusqu’en 2060, pour moitié dans le secteur de l’énergie et pour moitié dans l’industrie (acier, ciment, raffineries, production amont de gaz et de pétrole). Sachant que le Giec a calculé que pour atteindre les objectifs climatiques, il faudra stocker jusqu’à 1 200 Gt de CO2 d’ici à 2100.

Se rapprocher des zones industrielles

Pour y parvenir, 30 à 60 sites de stockage doivent être développés chaque année jusqu’en 2050 selon l’AIE. Et si l’on veut parvenir à des émissions négatives, ce nombre devrait être doublé à partir de 2050. Vertigineux, mais pas forcément impossible. Les États-Unis auraient déjà repéré 50 Gt de capacités nouvelles de stockage. En Europe, dont le potentiel serait de 300 Gt, on s’affaire. Le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM) pilote le projet Strategy CCUS qui rassemble 18 partenaires, dont Total, pour repérer des solutions de stockage géologique à proximité de grandes zones industrielles du sud de l’Europe et de l’Est. "L’objectif est de voir ce que nous pouvons faire ailleurs qu’en mer du Nord et réfléchir d’abord à des schémas locaux en connectant les entreprises afin d’atteindre la neutralité carbone localement", explique Isabelle Czernichowski-Lauriol, géologue du BRGM. Mais l’industrie ne part pas de zéro. Plus de 260 millions de tonnes de CO2 anthropique ont déjà été injectées et stockées de façon permanente, même si cela avait principalement pour but d’augmenter la production de champs pétrolifères vieillissants avec la technologie Enhanced oil recovery (EOR). Le CO2 injecté dans les formations rocheuses du champ pétrolifère se comporte en effet comme un solvant, gonflant l’huile piégée dans les espaces poreux de la roche. La première installation de stockage souterrain date de 1972.

Aujourd’hui, 25 installations de taille industrielle sont en activité ou en construction. Au total, le think tank Global CCS Institute a répertorié 51 projets de CCS ou CCUS à travers le monde, le "U" étant pour les cas où le CO2 n’est pas stocké mais réutilisé dans un autre process industriel, comme pour booster la croissance des plantes dans les serres. "Le marché mondial du CO2 est de 30 millions de tonnes, voire 80 millions de tonnes si on ajoute l’EOR", détaille Fabrice Del Corso, expert international de production de gaz et d’énergie chez Air liquide. Mais ce marché n’est pas extensible.

Or si les technologies du transport et de stockage souterrain sont bien maîtrisées par les pétroliers, le captage coûte cher et nécessite encore des développements technologiques pour s’adapter à certains process industriels, comme la production de ciment. Total, qui veut se positionner comme un acteur majeur sur la chaîne complète du CCS, investit dans de nombreux projets de R & D en Europe, notamment à Dunkerque (Nord) avec ArcelorMittal et l’institut de recherche public IFP Énergies Nouvelles ou en Amérique du Nord avec LafargeHolcim pour tester la technologie du canadien Svante. "Nous avons cinq projets pilotes en cours – trois en Europe, un au Canada et un aux États-Unis, précise Magali Anderson, la directrice du développement durable de LafargeHolcim. Nous allons prochainement passer à la vitesse supérieure."

Reste à trouver le modèle économique. Pour le cimentier, par exemple, le mécanisme européen d’échanges de quotas de carbone qui valorise actuellement la tonne de C02 à 25 euros n’est suffisant que pour financer les pilotes, et non pour déclencher un investissement industriel. Pour les acteurs du CCS, tout l’enjeu est là. Les leviers sont connus : prix élevé du carbone pour valoriser le CO2, subvention comme le crédit d’impôt 45Q aux États-Unis, réglementation incitative et développements de solutions de réutilisation du CO2. Reste aux gouvernements à les adopter. C’est ce qu’espèrent les partenaires du projet norvégien Northern Lights, le plus complet et avancé en Europe. 

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
28 - 3F CENTRE VAL DE LOIRE
Date de réponse 11/05/2026
Trouvez des produits et des fournisseurs