Entretien

«Combien faut-il de morts au travail pour qu’on s’y intéresse ?» s’insurge Matthieu Lépine

Le 30 mars en début d’après-midi, se tient à Saint-Brieuc (Côtes d’Armor) le procès en correctionnelle du groupe agroalimentaire LDC, jugé pour la mort, en 2021, de Tom Le Duault, 18 ans, dans un de ses abattoirs. Matthieu Lépine, professeur et auteur de "L’Hécatombe invisible, enquête sur les morts au travail" (Seuil, 2023), explique pourquoi ce drame réunit les caractéristiques de la plupart des accidents du travail mortels.

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Matthieu Lépine L'hécatombe invisibles Morts au travail
Professeur d'histoire-géographie en collège, Matthieu Lépine tient le compte, depuis 2019, des morts au travail sur un compte Twitter dédié.

L’Usine Nouvelle - Depuis 2019, vous recensez sur Twitter les morts au travail. En quoi l’accident qui a causé le décès de Tom Le Duault est-il emblématique de ce que vous documentez ?

Matthieu Lépine : On retrouve dans la mort de Tom Le Duault les différents éléments de beaucoup d’affaires. La victime est jeune, inexpérimentée dans le domaine où elle intervient, en contrat précaire… Tom est un étudiant en BTS technico-commercial qui travaille pendant ses vacances ! Il s’est retrouvé à utiliser seul une machine pour laquelle il n’a pas été formé. Je constate d’ailleurs de plus en plus souvent que les victimes sont seules au moment où elles trouvent la mort. C’est inquiétant… Un collègue peut mettre en garde contre une situation dangereuse, intervenir rapidement, appeler des secours. Le collectif est important, et pourtant il se réduit.

Quels sont les profils des victimes ?

Les plus impactés sont les jeunes, les intérimaires et les salariés des sous-traitants. Leurs points communs ? L’inexpérience et le manque de temps d’adaptation à un environnement de travail inconnu : le jeune démarre, l’intérimaire change régulièrement de travail, le sous-traitant vient sur un lieu qu’il ne connaît pas. Or l’employeur leur demande d’être immédiatement opérationnels, ce qui n’est pas possible quand on ne connaît pas les lieux, les machines, les collègues. On ne prend pas le temps de l’adaptation.

Vous qui êtes professeur d’histoire-géographie, vous critiquez en particulier les conditions dans lesquelles les jeunes apprentis sont accueillis en entreprise. Ils ne sont pas assez encadrés ?

Ils sont trop souvent mis entre les mains d’un salarié qui n’est pas leur maître de stage, ou de personnes qui n’ont reçu aucune formation pour les encadrer. Dans le monde agricole, un jeune stagiaire de 14 ans est mort écrasé parce qu’on l’a laissé prendre des risques. Par défaut d’encadrement, les jeunes adoptent de très mauvaises habitudes. C’est mal parti pour leur carrière si on ne leur enseigne pas les gestes de sécurité dès le départ. Ils sont trop souvent considérés comme une main d’œuvre gratuite, alors qu’ils sont là pour apprendre, et qu’apprendre demande du temps et de l’attention. Si on n'a pas le temps de les encadrer, on ne fait pas venir...

L’erreur humaine est souvent mise en avant par les employeurs pour se dégager de toute responsabilité. Existe-t-elle parfois ?

L’erreur humaine est toujours liée à autre chose, aux conditions de travail : les gens ne sont pas assez formés, informés, expérimentés. La vraie question est "pourquoi ont-ils commis cette erreur humaine ?" C’est à l’employeur de vérifier que les consignes de sécurité sont connues, que les équipements de protection sont portés, que le salarié se sent capable de faire ce qu’on lui demande. Les jeunes, les précaires, n’osent pas dire non. Surtout si tous les collègues le font… Le rôle de l’employeur est d’inculquer cette culture de la sécurité, et de veiller à son respect.

Dans l’industrie, les accidents du travail mortels présentent-ils des caractéristiques particulières ?

On y retrouve une partie des éléments récurrents des morts au travail : des intérimaires, des sous-traitants, des apprentis. Et s’il y a beaucoup de chutes dans le BTP, dans l’industrie, ce sont les machines qui sont dangereuses, notamment au moment de leur entretien. Combien d’accidents sont dus à une machine qui se met en route quand quelqu’un intervient dessus ? On a parfois retiré le bouton de sécurité pour gagner du temps, la machine est trop vieille, non agréée, mal entretenue… Or la maintenance est souvent assurée par des sous-traitants. Les grandes entreprises industrielles sous-traitent leurs opérations risquées, et les accidents arrivent chez d’autres employeurs.

Vous estimez qu’afficher dans l’usine le nombre de jours sans accident du travail, pratique très fréquente et réputée vertueuse, produit des effets pervers. Pourquoi ?

J’ai recueilli plein de témoignages sur les challenges de sécurité organisés dans les entreprises, qui récompensent par une prime les équipes qui réussissent à attendre X mois sans accident du travail. Si l’accident survient tout de même, le déclarer fait perdre la prime à toute l’équipe. S’il n’est pas trop grave, la pression est très forte pour ne pas le déclarer, quitte à se priver de certains de ses droits. A l’arrivée, c’est le régime général de la Sécurité sociale qui prend en charge la blessure, et pas l’employeur par le biais de ses cotisations à la caisse Accidents du travail / Maladies professionnelles.

Comment réagissent les employeurs, après un accident mortel ?

Certains très bien, humainement, ils prennent contact avec la famille, paient les obsèques. Certains ne font rien du tout. Et au moment du procès, leurs avocats plaident l’erreur humaine, tente de dédouaner l’entreprise avec des mots parfois très durs. La justice est globalement bienveillante avec les entreprises. Elle les condamne, mais à des amendes peu élevées et souvent avec du sursis.

Que faut-il faire, pour que la France, qui a un taux de morts au travail parmi les plus élevés d’Europe, améliore la situation ?

Il faudrait pouvoir amplifier les contrôles pour vérifier que le code du travail est correctement appliqué… Or depuis 10 ans, on a appauvri l’Inspection du travail, et aujourd’hui on a un inspecteur du travail pour 10 à 12 000 salariés. La médecine du travail est elle aussi mal en point, et les CHSCR, qui veillaient à la santé sécurité des salariés, ont été privés de pouvoir. Tous les acteurs de la prévention au quotidien sont impactés.

Vous êtes donc pessimiste ?

Oui… Mais c’est pour cela qu’il faut se battre. Il faut parler des morts au travail pour que le sujet soit visible et traité par les politiques. Combien faut-il de morts au travail pour qu’on s’y intéresse ?

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