On connaît le nouveau ministre en charge du Travail, du plein-emploi et de l'insertion. Olivier Dussopt va trouver quelques dossiers chauds sur son bureau. Certains urgents, d'autres sur lesquels il faudra de la concertation et de la créativité pour éviter un blocage du pays. Passage en revue des sujets d'attention en matière sociale.
1. Limiter les pertes de pouvoir d'achat face à l’inflation
« Madame Le Pen, vous n’allez pas faire les salaires ! », avait moqué Emmanuel Macron lors du débat de l’entre-deux tours. Pourtant, les 4,8% d’inflation en avril, confirmés par l’Insee le 13 mai, vont faire monter les revendications. C’est le plus haut niveau depuis 1985. Une situation inédite pour beaucoup de salariés et leurs employeurs, comme l’a résumé Geoffroy Roux de Bézieux, président du Medef. Interrogé sur RTL, il a déclaré que lors de la dernière période où l’inflation avait atteint ce niveau... Il était « encore à l’école ».
L’Etat peut jouer sur la hausse du Smic. C'est ce qui a déjà été fait en mai, avec une loi obligeant à une augmentation automatique quand l'inflation atteint un certain niveau. « Il y a toujours un effet de diffusion de la revalorisation du Smic sur le reste des salaires », affirme Eric Heyer, économiste à l'OFCE. Encore faut-il que les branches professionnelles se remettent autour de la table. 141 des 177 branches de plus de 5 000 salariés présentent désormais des grilles salariales dont les premiers niveaux de salaire sont situés sous le Smic.
Légalement, les branches ont l’obligation de négocier sur ce thème au moins une fois tous les quatre ans, et les discussions ne sont pas obligées d’aboutir. L'Etat ne peut que les inciter à négocier. Après la crise du Covid, Elisabeth Borne, alors ministre du Travail, avait convoqué régulièrement les branches des travailleurs de première ligne pour les pousser à revaloriser leurs salaires... Pour des résultats pas toujours à la hauteur, à l’exception de l’hôtellerie-restauration. Or, le contexte s’est aggravé depuis. Certaines voix syndicales s’élèvent désormais pour leur forcer la main. Laurent Berger, secrétaire national de la CFDT, propose de contraindre « les branches à négocier les grilles de salaires, sous trois mois, en y conditionnant les aides publiques ».
Le gouvernement peut en revanche mettre en œuvre rapidement le projet du président de « dividende salarié », en rendant obligatoire le versement d’une prime (ou de participation, d'intéressement) lorsque des dividendes sont versés aux actionnaires, et en les y incitant par le renouvellement de la prime Macron, exemptée de cotisations et défiscalisée. C’est une solution efficace lorsque la croissance est là et que les entreprises sont en bonne santé, mais dans l’incertitude actuelle, rien ne dit que les entreprises auront beaucoup d’allant à mettre la main à la poche.
Reste une intervention directe de l’Etat pour contrer l’effet de la hausse des prix de l’énergie : la poursuite du bouclier tarifaire est déjà actée jusqu'à la fin de l’année, mais rien ne dit ce qui se passera après. En renfort, il peut soutenir les plus modestes avec les chèques énergie, un potentiel « chèque alimentaire ». Ou en instaurant des primes « essence » pour les salariés gros rouleurs, exemptées de cotisations sociales et prises en charge par les employeurs. Certains dirigeants, comme ceux réunis au sein du Centre des jeunes dirigeants (CJD), seraient prêts à jouer le jeu. Le dernier levier du gouvernement est la baisse de la pression fiscale. Sur ce volet, la suppression de la redevance devrait être intégrée dans un collectif budgétaire dès l’été.
2. Retrouver la confiance avec les partenaires sociaux
« Les partenaires sociaux ont eu l’impression d’être méprisés lors du précédent quinquennat. Il faut changer de méthode », estime Bernard Vivier, directeur de l’Institut supérieur du travail. Lettres de cadrage des négociations trop contraignantes, accords entre partenaires sociaux non repris dans la loi, comme celui sur la formation professionnelle... Si le gouvernement veut revivifier la démocratie sociale, il faudrait qu’il cesse d’interférer. Le président a promis « une grande conférence » pour réunir syndicats et patronat afin de mettre les sujets sur la table.
« Mais si c’est pour faire comme d’habitude, avec le Président et le Premier ministre qui ouvrent, l’écoute des doléances des uns et des autres et un ministre qui conclut chaque table ronde, ce n’est pas la peine », conseille Bernard Vivier. Au-delà d’inventer un nouveau format, le gouvernement pourrait s’appuyer sur l’agenda qu’ont eux-mêmes pris soin de définir les partenaires sociaux. En signe de bonne volonté, le nouveau gouvernement pourrait aussi revoir quelques éléments de la réforme de la formation, ou certaines dispositions des ordonnances travail qui n’ont pas fait leurs preuves, comme la disparition des CHSCT. « Aujourd'hui, c’est une commission du CSE qui traite du sujet de la santé et de la sécurité. Donc, seuls les élus y siègent. On pourrait imaginer de faire une commission qui accueillerait des salariés non-élus pour ne pas se priver de leurs compétences… Et de leur main-d’œuvre, car les élus sont débordés », propose Bernard Vivier.
3. Réformer les retraites sans paralyser le pays
C’est LE sujet qui coince, sur lequel il sera compliqué de mettre d’accord les partenaires sociaux. Relever l'âge de départ à 65 ans, en particulier, fait l’objet d’un rejet violent de la part de tous les syndicats de salariés. Le Medef se positionnait dans ses « propositions pour l’élection présidentielle » pour un report de la borne d’âge de 62 à 65 ans, mais il envisageait une augmentation progressive de 3 mois par an, quand le projet du président est encore plus radical, avec un rythme de 4 mois supplémentaires par an.
Elisabeth Borne parlait le 25 avril sur RTL « d’une place importante pour la concertation ». La négociation portera largement sur la prise en compte de la pénibilité. Pour les personnes occupant des métiers intellectuels, qui ont débuté leur carrière plus tard après des études longues et voient déjà leur retraite retardée par la hausse du nombre de trimestres travaillés depuis la réforme Touraine, le report d’âge aura un impact limité.
4. Gérer les mutations sociales de l’automobile
L’Observatoire de la métallurgie est clair : avec l’électrification des véhicules, 100 000 emplois risquent de disparaître en France d’ici à 2035. A cela, il faut ajouter la baisse des ventes des constructeurs nationaux comme européens, handicapés par les pénuries de semi-conducteurs. Alors que de nombreuses fonderies ont déjà fermé, les sous-traitants et les constructeurs risquent de devoir baisser leurs effectifs. D'autant que les gigafactories de batteries électriques, comme celle de Stellantis à Douvrin (Pas-de-Calais), qui sont censées permettre des reclassements, vont mettre un peu de temps à être opérationnelles et ne suffiront sans doute pas à absorber tous les emplois perdus.
Même la Plateforme automobile (PFA) doute que les nouvelles activités dans les batteries, l’électronique de puissance et les logiciels offrent assez de débouchés pour compenser la perte d'emplois, surtout chez les sous-traitants. La reconversion et la formation seront cruciales, en raisonnant par bassins d’emplois compte tenu de la faible mobilité des salariés. La mise en œuvre de « France Travail », opérateur commun sur tous les sujets de retour à l’emploi, pourra-t-elle résoudre la question? Ce sera l’un des challenges du nouveau ministre du Travail.



