Comme pendant la campagne, les désaccords sur les retraites, lors du débat télévisé du 20 avril entre les deux candidats à l'élection présidentielle, ont essentiellement tourné autour de l’âge légal de départ à taux plein, alors que la question, plus technique, de l’indexation des retraites sur les salaires, et non sur l’inflation, est tout aussi importante… Marine Le Pen souhaite baisser l’âge de départ pour ceux qui ont commencé à travailler tôt, quand Emmanuel Macron veut le relever pour tous. La première assume une hausse des dépenses de retraites, quand le deuxième vise des économies.
L'âge légal de départ, totem des deux projets
Confrontée au coût d’un départ à 60 ans pour tous, qu’elle envisageait en 2017, Marine Le Pen a changé son fusil d’épaule. Elle maintiendrait l’âge légal à son niveau d’aujourd’hui (62 ans), sauf pour ceux qui ont commencé à travailler avant 20 ans. S’ils ont validé 40 annuités (160 trimestres), ils pourront partir à taux plein à 60 ans. « Plus on travaille tôt, plus on travaille dur, plus il faut partir tôt», a asséné la candidate du Rassemblement national. Aujourd’hui, pour bénéficier d’un départ anticipé à 60 ans pour carrière longue, il faut au moins 42 annuités (mais cette durée augmente de trois mois tous les trois ans). Lors de la présentation du chiffrage de son programme, le 17 février, elle a revendiqué de vouloir encourager les jeunes à entrer le plus tôt possible sur le marché du travail, parce que « le diplôme ne protège pas ». Encourager les jeunes à faire des études ne sert qu’à faire baisser le taux de chômage, dit-elle, au lieu d’accroître la richesse nationale.
L’âge légal serait donc maintenu à 62 ans pour tous ceux qui ont commencé à travailler après 20 ans, mais la durée de cotisation nécessaire à une retraite sans décote, elle, augmenterait progressivement. Lors du débat, elle a affirmé que les autres partiront à 62 ans, ou avec 42 annuités. « Plus l’âge d’entrée dans l’emploi sera bas, plus le nombre de trimestres nécessaires pour bénéficier du taux plein le sera aussi », avait-elle expliqué le 17 février. Une entrée sur le marché du travail à 22 ans nécessiterait ainsi 164 trimestres, soit 41 annuités, donc un départ à 63 ans au plus tôt. Ceux qui ont démarré à 25 ans ou au-delà devront avoir cotisé 168 trimestres, soit 42 annuités donc 67 ans, âge d’annulation de la décote pour tous. A propos des carrières longues, Marine Le Pen a affirmé que ceux qui bénéficiaient d'un dispositif plus avantageux que ce qu'elle propose le garderont. Et elle ne touchera pas aux régimes spéciaux.
A l’inverse, Emmanuel Macron veut porter l’âge légal de départ à la retraite à 65 ans d’ici à 2031 inclus. « Une injustice absolument insupportable», a estimé son opposante. S’il a évoqué, entre les deux tours, la possibilité de le fixer finalement à 64 ans, il a éclairci ses propos ambigus. L’âge de 65 ans est bien la cible, mais vue la montée en charge progressive de la mesure, Emmanuel Macron a «ouvert l'idée d'une clause de revoyure», un bilan d’étape à la fin du quinquennat, en 2027. A raison d’un relèvement de l’âge légal de quatre mois par an dès 2023 (Emmanuel Macron veut faire adopter sa réforme dès l’automne 2022), il sera déjà passé à 64 ans en 2028, et si la réforme se poursuit, il atteindra 65 ans en 2031. Le président sortant promet de tenir compte des carrières longues, sans que l’on sache comment. Lors du débat, il a assuré qu'il «garderait» la pénibilité, pour l' «individualiser», quand Marine Le Pen veut supprimer ce système qui permet de partir plus tôt à la retraite. Il compte aussi supprimer les régimes spéciaux de la RATP et d'EDF pour les nouveaux entrants, comme ce qui a été fait à la SNCF. A terme, trois grands régimes seraient créés: privé, public, indépendants.
Impact budgétaire des réformes des retraites envisagées
Marine Le Pen assume donc d’augmenter les dépenses pour avancer l’âge de départ de la retraite. Elle estime le coût à 9,6 milliards d’euros par an quand sa mesure aura pleinement porté ses fruits, en 2027, alors que l’Institut Montaigne l’a chiffré à 26 milliards d’euros – contre 46 milliards quand elle proposait un départ à 60 ans pour tous.
A l’inverse, Emmanuel Macron espère faire des économies avec son recul de l’âge légal, de l’ordre de 15 milliards par an à partir de 2031, selon son équipe de campagne. D’une part parce que des pensions ne seront pas versées. D’autre part parce que les salariés en emploi plus longtemps rapporteront plus de cotisations. Une partie des ressources dégagées pourront servir à financer d’autres mesures sociales, comme celle du grand âge, a-t-il rappelé le 20 avril au soir, et/ou à réduire la part des dépenses publiques dans le PIB pour retrouver un équilibre budgétaire. Mais ce gain de 15 milliards d’euros ne prend pas en considération les dépenses sociales engendrées par le report de l’âge de départ (chômage, maladie, invalidité…), qui pourraient représenter un quart des économies au vu des effets de la réforme de 2010.
Revalorisation des pensions
S’il est élu, Emmanuel Macron demandera au Parlement de voter une loi revalorisant les pensions de retraite au niveau de l’inflation, dès juillet 2022, donc sans attendre la revalorisation automatique de janvier 2023. Lors du débat, il a évoqué une hausse de 60 euros par mois pour les retraites de 1400 euros. Marine Le Pen souhaite remettre en place une réelle indexation des retraites sur l’inflation, prévue par la loi mais mal appliquée. Des séries de désindexation ou de reports de date pour une hausse des pensions ont abouti à une érosion du pouvoir d’achat des retraités, a montré un rapport d’évaluation des politiques de Sécurité sociale, qui s’inquiétait du non-respect de la volonté du législateur. Le Sénat se bat pour le retour d’une application stricte de cette indexation des pensions sur l’inflation, mais la mesure coûterait cher, et pourrait n’être envisagée par LREM que pour les plus petites pensions.
Afin de garantir le pouvoir d’achat des retraités, Marine Le Pen veut rétablir la demi-part fiscale des veufs et veuves, supprimée en 2009. Emmanuel Macron promet d'augmenter la pension minimale de retraite, pour une carrière complète, à 1100 euros (contre 980 euros environ actuellement), y compris pour les retraités actuels. Marine Le Pen parle d’un minimum de pension à 1000 euros pour tous, donc y compris pour ceux qui n’ont pas de carrière complète, qui sont ceux qui souffrent le plus de la précarité. Actuellement, certains retraités n’ayant pas travaillé toute leur vie touchent une pension de retraite inférieure au minimum vieillesse perçu par ceux qui n’ont jamais travaillé. Emmanuel Macron le lui a reproché: «vous proposez la même retraite à quelqu'un qui n'a jamais travaillé et à quelqu'un qui a toute une vie de labeur».
Aucun des deux candidats ne remet en cause le système par répartition. Ils lui ont même tous deux rendu hommage, un «trésor» pour Emmanuel Macron, «le bien de ceux qui n'en ont pas, le patrimoine de ceux qui n'en ont pas», à propos du système de protection sociale pour Marine Le Pen.



