Au lendemain du second tour qui se tient le 24 avril, commencera la partie la plus difficile pour le prochain locataire de l’Élysée : mettre en œuvre ses promesses de campagne. Pour convaincre les indécis, Emmanuel Macron et Marine Le Pen multiplient les mesures de soutien au pouvoir d’achat... Sans toujours de financements en face. Le rétablissement des comptes publics a glissé loin des priorités de chacun des deux camps. Rien à voir avec la campagne de 2017.
Depuis la pandémie, « la contrainte de financement est devenue lâche avec le "quoi qu’il en coûte", reconnaît l’économiste Emmanuel Jessua, de l’institut Rexecode. Mais cela risque de ne pas le rester longtemps ». Contrairement à 2017, l’institut économique a préféré s’abstenir de chiffrer dans le détail les programmes des deux candidats, estimant les mesures économiques trop floues.
Risque de dérapage budgétaire pour Marine Le Pen
Le retour à la réalité budgétaire pourrait contraindre à des ajustements plus ou moins prononcés. Sur ce point, les deux candidats ne sont pas sur le même plan, reconnaît Matthieu Plane, économiste à l’OFCE. Le programme d’Emmanuel Macron a beau être moins étoffé qu’en 2017, le risque de dérapage budgétaire est sans commune mesure avec celui de Marine Le Pen. « La faisabilité de son programme en l’état est compliquée. Marine Le Pen fait comme si l’environnement extérieur n’existait pas, considère Mathieu Plane. Ni les exigences des partenaires européens, ni celles des marchés ne comptent pour elle. Mais cela ne correspond pas à la réalité macroéconomique ».
L’institut Montaigne, le seul à avoir passé cette année tous les programmes à la moulinette des chiffres, estime à 102 milliards d’euros le coût du programme de la candidate du Rassemblement national sur le quinquennat « De quoi porter à 150% la dette publique, proche du niveau de l’Italie », compare Ludovic Subran, chef économiste d’Allianz, et potentiellement aboutir à une hausse de la prime de risque sur la dette française. Pour le président sortant, l'institut Montaigne évalue à 40 milliards d’euros les dépenses supplémentaires sur le quinquennat.
Des dépenses coûteuses sous-évaluées
Soucieuse de renforcer sa crédibilité, la candidate du Rassemblement national a pourtant soigné le chiffrage de ses propositions et y a consacré une conférence de presse dédiée. Elle assure que son programme est financé par des économiques équivalentes. Même si elle a gommé les aspects les plus polémiques, en renonçant à la sortie de l’euro, les priorités de son programme restent proches de celui de 2017, avec une longue liste de mesures coûteuses en faveur du pouvoir d’achat.
« Le coût de certaines dépenses, comme le prêt immobilier de 100 000 euros non-remboursable au troisième enfant, est difficile à évaluer. D'autres sont nettement sous-évaluées », tranche Emmanuel Jessua. Le retour à la retraite à 60 ans pour les salariés entrés jeunes sur le marché du travail pourrait coûter 26 milliards d’euros, selon l’institut Montaigne, loin des 9 milliards d’euros mis en avant par la candidate. La facture pourrait aussi grimper pour la suppression de l’impôt sur le revenu pour les moins de 30 ans, et la TVA à 5,5% sur les produits énergétiques. D'autant que « ces mesures n’ont rien de redistributif et vont aboutir à redonner du pouvoir d’achat aux plus riches », anticipe Ludovic Subran.
Des pistes de financement limitées
Par ailleurs, « les éléments de chiffrage sont très parcellaires sur sa politique énergétique », remarque Patrice Geoffron, professeur d’économie à l'Université Paris Dauphine, alors que la candidate d'extrême droite prévoit de démanteler les éoliennes et de lancer la construction de 20 EPR, à un horizon non défini. Des propositions qu’elle estime « neutres sur le plan budgétaire », en avançant les économies liées à la fin des tarifs réglementés des énergies renouvelables.
En regard, les pistes de financement sont limitées. Marine Le Pen mise sur sa politique d’immigration restrictive et la lutte contre la fraude sociale et fiscale pour récupérer 31 milliards d’euros. Des estimations peu réalistes selon les économistes. Au-delà, l’Europe devrait supporter 5 milliards d’euros d’économies, avec une baisse unilatérale de la contribution française au budget européen, qui pourrait ouvrir une crise entre les institutions européennes et la France. L'effort devrait aussi se concentrer sur les agences de l'Etat, qui devront réduire de 10% leurs budgets.
Peu de mesures pour les ménages chez LREM
Emmanuel Macron prévoit de son côté 25 milliards d'euros de mesures favorables au pouvoir d’achat seulement, contre 50 milliards d'euros pour son adversaire, note Allianz. Sept devraient aller vers les entreprises, avec une nouvelle baisse des impôts de production, après une première réduction début 2021. Une proposition assez peu éloignée de la position de Marine Le Pen, qui consacre 10 milliards d’euros aux entreprises, avec une suppression de la CFE et de la C3S.
Au-delà, le programme d'Emmanuel Macron comprend peu de mesures fiscales pour les ménages, hormis la défiscalisation des primes exceptionnelles de pouvoir d'achat désormais pérennisées, et une baisse de la fiscalité sur les transmissions. Dix milliards d’euros de dépenses supplémentaires doivent accélérer la transition environnementale en plus du plan France 2030. « Ce n’est ni un programme d’austérité, ni de relance. Emmanuel Macron maintient grosso modo le niveau du déficit structurel sur son quinquennat. Mais il a l’avantage de ne pas trop se lier les mains », souligne Mathieu Plane.
Un cadrage optimiste pour Emmanuel Macron
Mais pour y parvenir, l’actuel locataire de l’Elysée mise principalement sur le retour de la croissance et du plein-emploi pour doper les recettes et limiter les dépenses sociales sur le quinquennat. Or, les prévisions de croissance retenues par ses équipes du candidat, de 1,8% par an, pêchent par excès d'optimisme, soulignent les économistes. D'autant que la guerre en Ukraine est encore venue assombrir les perspectives de reprise économique vigoureuse. Le candidat compte aussi sur des réserves dégagées par la modernisation de l’Etat et la lutte contre la fraude, comme son adversaire. « Les exercices de modernisation sont récurrents depuis 2008, mais le résultat est souvent décevant en matière budgétaire», relativise Emmanuel Jessua.
Contrairement à 2017, la baisse du nombre de fonctionnaires n'est plus d'actualité. Elle n'avait de toute façon pas été atteinte pendant le premier mandat. Dix milliards d'euros d'économies devront être trouvées au sein de l'Etat et de la Sécurité sociale, selon les équipes du candidat. Le président sortant espère par ailleurs dégager 9 milliards d’euros de la remontée à 65 ans de l’âge du départ en retraite. « Les promesses sont en réalité conditionnées de façon indirecte aux économies qui pourront être dégagées. Si la réforme des retraites ne se fait pas, des dépenses devront être revues », pense Ludovic Subran.
Mais l'économiste d'Allianz souligne surtout que « la France renoue avec sa tradition de ne pas revenir dans les clous des règles budgétaires européennes ». Le pacte de stabilité a été suspendu depuis la pandémie. Il pourrait le rester jusque fin 2024. Emmanuel Macron envisage au mieux un retour aux 3% de déficit en 2027. « Le retour de l’inflation facilite le désendettement. Mais il va falloir faire attention à la remontée des taux réels d'intérêt », prévoit Mathieu Plane.



