Ils travaillent dans la santé, la chimie, l’agroalimentaire, l’énergie, la logistique… Leur présence sur le terrain, plus que jamais, est indispensable pour assurer la continuité économique et sanitaire de la France. Qu’ils exercent, ou non, dans la liste maintenue secrète des Opérateurs d’importance vitale (OIV). Or de nombreux salariés redoutent désormais d’aller travailler, par peur de se voir transmettre le Covid-19, depuis l’allocution du 16 mars d’Emmanuel Macron annonçant le confinement d’une grande partie de la population.
Face à la généralisation de l'inquiétude, le président de la République lui-même a dû exhorter jeudi 19 mars à "la responsabilité 'civique' des entreprises pour poursuivre leur activité lorsque cela est possible" et "l'importance pour les salariés des entreprises qui se sont mises en conformité avec les règles sanitaires d'aller travailler sur les sites de production". Dans la foulée, le chef de l'Etat a mis en place une "Task force Économie" constituée de plusieurs ministres et des fédérations professionnelles concernées. Dans la foulée de leurs discussions, vendredi 20 mars, le ministre de l’Économie et des Finances Bruno Le Maire a invité les grandes entreprises à distribuer une prime aux salariés qui continuent de travailler.
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Car se multiplient les exemples de cas de salariés et de syndicats demandant aux employeurs de prendre des mesures de chômage partiel ou évoquant la possibilité de faire usage de leur droit de retrait. Ce dernier est pourtant très peu accepté par la justice en cas de conflit : il est difficile de prouver le caractère "grave et imminent du danger, d'autant plus si l’employeur a mis en place des mesures de protection ou activé son plan de continuité d’activité pour éviter d'en arriver là.
L'urgence désormais pour le gouvernement : répondre aux "difficultés que rencontrent d'importants secteurs économiques pour assurer la continuité de l’activité, après le repli de nombreux salariés du secteur privé, dans le secteur de la production et de la distribution, qui appliquent les mesures de confinement". En dehors du BTP, où exercent ces derniers ?
… DANS L’AGROALIMENTAIRE
"Nous comptons sur vous. Il est indispensable que la chaîne alimentaire perdure pour soutenir l'effort de la communauté nationale. En retour, l'Etat sera à vos côtés pour traverser cette période difficile. Nous tenions à vous adresser ce message d'encouragement et de reconnaissance du Gouvernement de la France." C'est ainsi que débute le courrier envoyé le 18 mars par les ministres de l’Economie et de l’Agriculture aux salariés de l’agroalimentaire. Alors que les Français confinés se ruent sur les denrées de première nécessité, les usines doivent assurer la continuité voire l’augmentation de la production. L'équation est compliquée dans un secteur déjà en pénurie de main d’œuvre... Ainsi, selon Mehdi Tahri, co-fondateur de la plate-forme d’intérim digital iziwork, plus de 10 000 missions d'intérim de préparateur de commande, manutentionnaire, cariste, agent de caisse, ou encore employé polyvalent en magasin sont à pourvoir pour les prochains deux mois. Il note une multiplication par trois de la demande du secteur depuis le début des mesures de confinement.
… LES TRANSPORTS
Selon Bruno Le Maire, la tension résiderait surtout dans "deux points très précis: les salariés dans la grande distribution et chez les transporteurs". "Nous sommes intervenus auprès du secrétaire d’Etat aux transports, Jean-Baptiste Djebbari en lui adressant un courrier, indique à L'Usine Nouvelle Charles Morit, secrétaire général adjoint de l’UFR-CFDT. Les salariés sont confrontés au fait qu’ils n’ont pas de moyens de se protéger. Les restaurants et les sanitaires sont fermés. Les chauffeurs craquent les uns après les autres. Ils sont souvent mal accueillis et sans dispositif de protection quand ils livrent les magasins. Heureusement, le secrétaire d’Etat s’engage à rouvrir les stations-service et les points de restauration. Les demandes de droit de retrait restent des cas isolés, mais le gouvernement se rend bien compte que le transport et la logistique sont un maillon essentiel pour poursuivre l’activité et approvisionner les magasins." Il raconte que "pour le transport de voyageurs, en autocar ou en bus, les contrôles ont été supprimés et les deux premiers sièges restent libres."
… LA LOGISTIQUE
Particulièrement sollicité lui aussi, le secteur de la logistique doit rassurer et protéger ses salariés. "Nous avons demandé de suspendre les activités d’Amazon qui ne sont pas indispensables, mais qui sont à un niveau aussi élevé qu’en période de fêtes, poursuit Charles Morit. Du coup, il existe une grande promiscuité entre les salariés qui ne sont pas protégés. Mais il est difficile de leur interdire d’exercer, puisque le gouvernement veut maintenir l’activité."
Sur plusieurs sites d’Amazon, des débrayages ont eu lieu ces derniers jours. Un cas avéré de Covid-19 a été détecté sur son site de Sevrey (Saône-et-Loire), où, malgré la mise en quarantaine du salarié et de son collègue covoitureur, une partie du personnel souhaite exercer son droit de retrait tandis que la direction entend répondre aux besoins de première nécessité de ses clients. "On suit les directives et on met en œuvre, quotidiennement, les bonnes mesures préconisées par le gouvernement et les autorités sanitaires" indique-t-on du côté du géant américain du commerce en ligne, mettant en avant les nettoyages réguliers des installations, l’aménagement des lieux de travail de pause ou de restauration ou encore l’annulation des réunions non indispensables. Alors que le groupe constate un pic des achats en ligne, Amazon explique donner la priorité aux produits de base d’hygiène et de santé notamment. "Des produits à forte demande sont en rupture de stock. Afin de pouvoir recevoir, réapprovisionner et livrer plus rapidement ces produits aux clients, Amazon leur privilégie temporairement l’accès à ses centres de distribution." "Sur le site de Sevrey, on ne fait pas d’alimentaire donc nous ne faisons pas partie des acteurs de première nécessité", estime pour sa part le délégué syndical du site, Antoine Delorme.
… L’ENERGIE, L'EAU, LES DECHETS
Pour remotiver les troupes, la ministre Elisabeth Borne vient d'adresser elle aussi une "lettre ouverte aux agents et salariés de l’énergie, des transports, de l’eau et des déchets", qui continuent de travailler sur le terrain. Ils font fonctionner centrales et réseaux d’énergie pour alimenter les hôpitaux, les entreprises et les foyers, rouler les trains et les transports en communs, veillent à l’état des routes et à l’approvisionnement en carburant, assurent la disponibilité de l'eau potable ou encore collectent et traitent les déchets. "Depuis le début de la crise, chaque jour, je suis en lien avec vos employeurs et leurs fédérations pour vous permettre de travailler dans les meilleures conditions de sécurité sanitaire, leur assure la ministre. Ma préoccupation première et constante, c’est que l’organisation de votre travail permette le respect des gestes barrières et des distances qui vous protègent."
Leurs entreprises réclament désormais de faire partie des secteurs bénéficiant des masques de protection réquisitionnés par le gouvernement, notamment pour les agents exerçant en stations d’épuration. Mais elles assurent avoir déjà pris des mesures visant à limiter les risques pour leurs salariés. Chez le fournisseur de combustible et de services aux centrales nucléaires Orano, "une cellule de gestion de crise, avec notamment nos médecins, se réunit quotidiennement depuis plusieurs semaines afin d’assurer le suivi du développement de l’épidémie et de recommander au comité exécutif les nouvelles mesures à prendre." Chez Suez, les salariés "appliquent les précautions d’usage (gants) dans la manipulation des déchets et à proximité d’aérosols et poussières (masques, lunettes)". En outre, chez Veolia, comme chez nombre de groupes dont l’activité est sensible, les compétences clés ont été identifiées et des rotations sont organisées afin que les équipes ne se croisent plus. Paprec ne relevait, au 18 mars, "pas d'absentéisme. Au contraire, l'idée que nos missions sont essentielles est très présente et les équipes s'organisent pour travailler en toute sécurité et assurer la continuité de la collecte et du traitement", assure une porte-parole.
Gaëlle Fleitour, avec Olivier Cognasse, Myrtille Delamarche, Cécile Maillard et Nadège Hubert



