Comment l'industrie agroalimentaire cherche à résorber sa pénurie de main d'oeuvre

Bien qu'il soit le premier secteur industriel français, l'agroalimentaire peine à recruter. En 2019, au moins 21 000 postes n'ont pas été pourvus. Pour changer la donne, les acteurs du secteur revoient leur communication et misent sur la formation. Notre enquête.

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L’usine de café Carte Noire à Lavérune
En 2019, au moins 21 000 postes n'ont pas été pourvus dans le secteur agroalimentaire.

Avec 176 milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2019 et plus de 427 000 salariés, l'agroalimentaire est le plus important des secteurs industriels français. Pourtant, la filière peine à recruter. La faute à une offre de métiers généralement peu valorisés et encore perçus comme peu valorisants, financièrement et socialement. Pourquoi donc aller travailler dans le bruit et le sang d'un abattoir, quand on peut choisir un poste équivalent dans l'automobile ?

Selon les chiffres de l'Association nationale des industries agroalimentaires (Ania), 21 000 postes n'ont pas trouvé preneur en 2019. Une part non négligeable des 90 000 emplois que le premier syndicat agricole, la FNSEA, estime comme non pourvus dans l'ensemble de la filière agricole. Pour inverser la tendance, les deux fédérations organisent depuis trois ans, au Salon de l'agriculture, un job-dating. Cette année, rendez-vous le 28 février au pavillon 4, sur le stand de la FNSEA. Seize entreprises devront y présenter 400 offres d'emplois à plus de 150 candidats. Des ateliers et des rencontres sont prévus.

Des postes de niveaux CAP à bac+8

D'agent de production à directeur d'usine, en passant par responsable de fabrication et ingénieur en R&D, les postes proposés sont pourtant extrêmement variés et font appel à des niveaux de formation allant du CAP à bac+8. "Les entreprises ont le plus de difficultés à recruter pour des postes de technicien, dans la production ou la maintenance", explique une responsable de l'Association pour l'emploi des cadres, ingénieurs et techniciens de l'agriculture (APECITA), rencontrée au Salon de l'agriculture.

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Dans l'industrie agroalimentaire, plus de 90 % des entreprises sont des PME et des TPE. "Ces petites structures demandent beaucoup de polyvalence aux salariés, pour une rémunération pas toujours très importante et peu de possibilité d'évolution", ajoute-t-elle. Des particularités pas toujours en adéquation avec les ambitions de candidats de plus en plus diplômés, mais de moins en moins formés aux métiers les plus techniques. Alors qu'un bac pro peut ouvrir les portes de certains métiers industriels, 80 % de ceux qui l'obtiennent choisissent désormais de poursuivre leurs études, en BTS et/ou en écoles.

Attirer la jeunesse

Secteur à part entière de l'agroalimentaire, les métiers de la viande, qui emploient environ 45 000 personnes, sont constamment à la recherche de nouveaux entrants. Chaque année, entre les départs en retraite et les démissions, de 1 500 à 2 000 postes sont à pourvoir. Pour attirer la jeunesse dans ses abattoirs, la Fédération des métiers de la viande (FedeV) a décidé de revoir sa communication. En plus de partenariats classiques avec des Centres de formation d'apprentis (CFA), la fédération "organise" des visites virtuelles d'abattoirs, à l'aide de casques de réalité virtuelle. L'objectif est de démystifier, voire dédiaboliser ces lieux, afin de donner l'image d'espaces de travail - presque - comme les autres.

L'apprentissage reste un moyen efficace pour les uns de former de la main d'œuvre et de l'intégrer à leurs effectifs, et pour les autres de s'insérer dans une entreprise. Cependant, "on observe une perte d'intérêt pour les métiers de la transformation agroalimentaire. Nos formations peinent à se remplir. Alors qu'elles comportaient entre vingt et trente élèves il y a quelques années, nos classes ne dépassent désormais plus que rarement la quinzaine", commente Philippe Poussin, secrétaire général du CNEAP, une fédération professionnelle d'établissements catholiques, qui proposent notamment des formations dans l'agroalimentaire.

Encore une fois, une image dévalorisante de ces métiers serait la principale raison du manque d'intérêt des jeunes. La tendance s'inverserait néanmoins positivement "depuis deux ou trois ans", selon Philippe Poussin. "L'orientation vers les filières professionnelles se fait en 4e ou en 3e. Les élèves sont encore très jeunes pour décider de ce qu'ils vont faire de leur vie. Les équipes éducatives des collèges manquent souvent de connaissances. Il faudrait réussir à casser les nombreux préjugés encore existants sur les lycées agricoles".

Lactalis mise tout sur l'apprentissage

La formation est un moyen dont se sert grandement Lactalis pour pallier au manque de main d'œuvre qualifiée. Depuis cinq ans, le géant laitier français a mis l'accent sur l'apprentissage dans l'Hexagone. Alors qu'il comptait 212 alternants en 2014, il en emploie désormais 345, une augmentation de 63 %. Aujourd'hui, sur un effectif total en France de 15 130 salariés, 2,28 % sont des alternants chez Lactalis. Un taux qui monte à 5,2 % si l'on tient compte des stagiaires. A la fin de leurs contrats ou de leurs stages, la moitié d'entre eux sont embauchés. "C'est un bon chiffre, mais on veut faire encore mieux", commente Jean-Baptiste Vallée, directeur ressources humaines et formation France de Lactalis.

Si le groupe a embauché un peu plus de 700 nouveaux CDI en 2019, entre 450 et 500 postes sont restés vacants, soit environ 3% de ses effectifs. Les métiers dits "en tension" (qui manquent de personnel) se concentrent dans la production (ingénieur, conducteur de ligne, technicien fromager), la maintenance, le contrôle de gestion ou encore le commerce. Pour y remédier, Lactalis prévoit d'ouvrir son propre CFA à Laval (Mayenne) d'ici la fin de l'année 2021. L'objectif est de former 150 jeunes par an à des métiers parfois très spécifiques au groupe. Depuis 1974, un centre de formation, également situé à Laval, permet aux salariés d'acquérir de nouvelles compétences et de faire évoluer leur carrière au sein de la société. En 2019, c'est quelque 169 000 heures de formation qui avaient ainsi été dispensées.

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