L'Usine Nouvelle - La Russie a refusé de suivre l’Opep sur une nouvelle salve de coupes de production le 6 mars, provoquant une chute de 30 % des cours du pétrole, suivie d’un effondrement des Bourses. Voyez-vous un rebond possible à court terme ?
Thierry Bros - Les Russes ont fait une erreur dans les années 2012 à 2014, en imposant des prix du gaz élevés en Europe parce qu’ils l’étaient en Asie. Après Fukushima, c’était normal que les prix soient élevés en Asie, mais pas en Europe. Cela a été un feu vert donné à leurs concurrents [les gaz de schiste américains, NDLR] pour prendre les décisions finales d’investissement. La première vague d’exportation de gaz naturel liquéfié (GNL) américain a été lancée par ces prix du gaz russe trop élevés en Europe. Je crois que les Russes ont compris cela, car en 2018-2019 nous avons vu les prix du gaz se décorréler de ceux du pétrole, au point de devenir à peine profitables, même pour les Russes. Ce qu’ils lancent aujourd’hui, c’est une guerre des prix sur le pétrole. Cette fois avant, et non pas après que les concurrents soient arrivés.
S'ils ne reviennent pas sur cette décision, les cours peuvent-ils encore baisser?
Les cours du pétrole peuvent encore aller plus bas. En termes de marché, il n’y a pas de raison qu'ils ne puissent pas descendre sous les 20 dollars par baril, car c’est bien au-delà des coûts de production en Arabie saoudite. Les prix du gaz, en revanche, ne sont pas très loin d’un prix plancher.

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Que dit cette baisse des prix des hydrocarbures sur l’économie ?
Nous avons deux facteurs baissiers : la transition énergétique et le coronavirus. Dans un contexte de baisse de la demande, si vous voulez conserver votre part de marché, il faut faire baisser les prix. Mais en l’occurrence, même des prix bas ne relanceront pas la demande.
C’est une bonne chose pour le climat…
Il n’y a que deux façons de réduire les émissions de CO2 : une récession mondiale ou un changement progressif de mix énergétique. Tout le reste est de la littérature. Aujourd’hui nous nous acheminons vers une récession mondiale et nous aurons, effectivement, moins de CO2. Mais aussi des gens au chômage, des étudiants qui sortent d’université et qui ne trouvent pas d’emploi… Mieux vaudrait essayer de changer le mix énergétique petit à petit et à coût raisonnable. Le gaz permet de remplacer le charbon, et il sera à plus long terme remplacé peu à peu par les énergies renouvelables. Dans ce contexte, fermer [la centrale nucléaire de] Fessenheim n’est pas une décision intelligente si comme moi on pense que l’énergie est nécessaire à la croissance économique.
La baisse des coûts de l’énergie va amortir le choc pour les entreprises consommatrices ?
Beaucoup de gens se disent aujourd’hui que 30 dollars le baril de pétrole c’est très bon marché, et qu'il n'y a pas de pénurie prévisible. Au contraire, nous sommes juste en train de créer la prochaine crise énergétique, à l’horizon 2028.
Ce n’est pas un encouragement à accélérer la transition énergétique ?
Aujourd’hui, des dizaines de milliards de valorisations des sociétés pétrolières ont été effacées, si ce n’est des centaines de milliards. Ces sociétés vont moins investir dans les prochaines années, que ce soit dans les énergies fossiles ou les énergies renouvelables. Ce n’est pas à L’Usine Nouvelle que je vais apprendre qu'une baisse des cours du pétrole de 30 % remet en cause les Capex (dépenses d'investissement de capital) annoncés ces derniers mois, dans des plans d’investissements construits sur un pétrole à 60 dollars. Aujourd'hui, il en vaut 30...
Les pétroliers étaient apparus assez résilients après la chute de prix en 2014-2015, en réduisant fortement leurs coûts. Le peuvent-ils encore ?
La réduction des coûts n’est pas allée beaucoup plus loin à l’époque car nous étions encore dans un système de rente. Lorsque les énergies renouvelables pourront être produites à parité – et ce n’est pas encore le cas – cette rente va disparaître. Aller mettre de l’argent dans des projets très compliqués, chers et incertains n’a plus de sens. C’est ce qui s’est passé dans les sables bitumineux du Canada, c’est terminé. L’Arctique, c’est terminé. Et c’est très bien pour l’environnement. Maintenant, les Russes et les Saoudiens s’attaquent au pétrole de schiste américain.
Ont-ils une meilleure chance d’y arriver que fin 2014 ?
Je ne suis pas sûr qu’à 30 dollars on gagne sa vie en forant dans le Permien. La production va continuer dans les puits existants. Mais si vous avez perdu 30 ou 40 % de votre capitalisation, je ne suis pas sûr que vous allez continuer à forer. La production américaine pourrait effectivement baisser.
Comment voyez-vous redémarrer l’activité au sortir de l’épidémie de coronavirus ?
Nous vivons actuellement une rupture. Et ces discontinuités changent les choses. Je pense que nous ne repartirons pas sur les mêmes croissances. Les gens auront pris de nouvelles habitudes, il y aura moins de déplacements professionnels, la visioconférence va se généraliser. Quand je travaillais à la banque il y a cinq ou six ans, une journée de télétravail était considérée comme une journée d’absence. Aujourd’hui, l’intérêt d’avoir 500 analystes dans un open desk à La Défense est incertain. Pour les traders, en revanche, cela reste important. Si vous avez des lignes aériennes qui font faillite, leurs liaisons seront-elles toutes relancées ? Va-t-on continuer avec le tourisme de masse, low cost, très générateur de CO2 ? Ce n’est pas certain.



