L’Usine Nouvelle - Vous venez de lever 23 millions d’euros (auprès de nombreux actionnaires dont Bpifrance et le fonds Finindus d’ArcelorMittal et de la région Flandres), après avoir inauguré votre pilote industriel à Noyarey près de Grenoble en décembre 2024. A quoi servira cet argent ?
Erick Petit - Nous avons fait une première levée de fonds, en 2022, qui nous a permis de sortir du CNRS avec ma co-fondatrice Sophie Rivoirard, l’ancienne patronne du département des matériaux magnétiques à Grenoble. Celle-ci nous a permis de monter un démonstrateur industriel, de près de 2000 mètres carrés aujourd’hui, pour industrialiser la boucle courte hydrogène avec une capacité de 80 tonnes par an. C’est 11,5 millions d’euros de capex [capital d’investissement] entre 2023 et mi-2026, pour acheter des presses, des fours, des équipements de finition…
Notre schéma reste le même : produire des aimants à partir de notre propre matière recyclée à 100%. S’arrêter au recyclage alors que 95% des producteurs d’aimants permanents sont en Chine, cela n’a pas d’intérêt en termes de souveraineté. Aujourd’hui, beaucoup d’annonces sont faites, mais nous sommes les seuls à produire des aimants en France ! Notre modèle circulaire a aussi l’avantage d’être bas carbone. La levée de fonds va nous permettre d’industrialiser une deuxième technologie, la fusion, à travailler sur la R&D et à recruter. Nous sommes 50 aujourd’hui, et nous allons faire 10 à 15 embauches d’ici la fin de l’année. Enfin, nous allons travailler sur la métallisation [l’étape consiste à transformer des oxydes de terres rares en métaux], qui est un trou dans la raquette au niveau européen [le britannique Less Common Metals a annoncé en mai son plan de construire une usine de métallisation en France]. La maîtriser est une question de résilience.
Pourquoi ajouter la fusion à votre plan initial ?

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Février 2026
Cours des matières premières importées - Pétrole brut Brent (Londres) en euros€/baril
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2 Avril 2026
Palladium - prix d'achat€/kg
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Février 2026
Indices des prix internationaux des matières premières importées - Pâte à papier - En eurosBase 100 en 2010
Nous travaillons sur la fusion depuis trois ans. C’est une autre voie. Concrètement, au lieu de passer les déchets dans de l’hydrogène [pour réduire les aimants en poudre, directement utilisée pour produire de nouveaux aimants], il s’agit de fondre la matière pour la purifier, et ainsi d’élargir notre gamme de produits avec des aimants plus performants. La métallurgie des terres rares a 40 ans, c’est relativement jeune. On se rend compte qu’il faut maîtriser la matière en tant que telle pour anticiper les besoins, d’autant que les industriels chinois font parfois des modifications sans avertir leurs clients. Aujourd’hui, pour certains grades très élevés, il faut la fusion. Mais dans de nombreux cas, l’hydrogène suffit.
Aurez-vous besoin d’une nouvelle levée de fonds pour construire votre usine, baptisée MagFactory ?
L’argent que nous avons servira aussi à mener les études nécessaires pour déposer le permis de construire d’ici à novembre. Mais nous visons une autre levée de fonds en 2026. Notre projet de MagFactory vise à produire 1000 tonnes d’aimants par an, et coûtera plusieurs centaines de millions d’euros. Ensuite, l’ambition est de le dupliquer pour répondre à 10% du marché européen d’ici à 2040. Cela veut dire 4000 à 5000 tonnes, alors que l’Europe consomme aujourd’hui 25 000 tonnes et que ce chiffre va quasiment doubler !
Comment avez-vous vécu la crise des aimants permanents, causée par les restrictions d’exportations chinoises, depuis avril ?
Elle n’est pas finie, et cela prouve que les aimants sont une question de souveraineté ! Aujourd’hui, on a perdu 70% des importations de matières depuis la Chine en deux mois. Le marché reste très confus, d’autant qu’il y a aussi les taxes douanières de Donald Trump. On n'en parle pas beaucoup par rapport aux conséquences. Nous sommes débordés de demandes de clients qui ne savent pas comment faire. Ils n’ont pas de stocks, ils étaient dépendants à 95% de la Chine, et se retrouvent le bec dans l’eau ! Concrètement, des usines s’arrêtent. [L’américain] Ford en a parlé, mais tous les constructeurs ont des problèmes. Tout le monde s’est concentré sur la batterie, car c’est 40% du coût d’une voiture, mais même si les aimants n’en représentent que 0,002% ils sont tout aussi indispensables. C’est assez semblable à la crise des semi-conducteurs il y a quelques années… Et je découvre encore tous les jours des applications et des secteurs d’activité où l’on n’imaginait qu’il y avait des aimants.
Cela vous aide-t-il à trouver des clients ?
Il est vrai qu’avec ce qu’il se passe, nous avons beaucoup de marques d’intérêt et d’appels du pied pour lancer des développements, d’autant qu’on a une usine à montrer. C’est frustrant d’ailleurs : une grosse partie de nos capacités à Noyarey sont prises, et nous travaillons déjà sur deux postes (ce qui suppose de recruter et de former). Mais ce qu’il faut, c’est des clients qui s’engagent sur le long terme avec un état d’esprit de partenariat. Faire du spot n’est pas intéressant. Nous avons des partenaires [le fabricant d’enceintes L-Acoustics et le groupe Pochet, spécialiste des flacons de luxe, ont participé à la levée de fonds] qui le font, mais il faut que tout le monde comprenne que la mondialisation comme avant c’est fini. Certains me disent encore “c’est pas grave, j’ai trouvé un fournisseur chinois qui fait un meilleur prix”, avant de se rendre compte que les délais de livraison sont de sept mois ! Il faut arrêter la logique Amazon, où l’on achète sur un critère de prix avec une livraison par conteneurs. Il faut accepter de s’engager pour longtemps.
Les conseils du délégué interministériel aux approvisionnements en métaux stratégiques
«L’Etat apporte un soutien financier important, mais l'action des industriels qui utilisent les métaux stratégiques en aval est trop limité. Il est essentiel qu’ils s’engagent à long terme pour aider l’émergence de filières stratégiques, à des fins de diversification de leurs approvisionnements». A l’occasion d’un entretien téléphonique avec L’Usine Nouvelle, le délégué interministériel aux approvisionnements en métaux et matériaux stratégiques (Diamms), Benjamin Gallezot, a déploré le manque d’engagement de certains industriels français sur le sujet. Sur les aimants aux terres rares, par exemple, des projets existent à quasiment tous les échelons de la chaîne : séparation (Solvay, Carester), métallisation (Less Common Metals), ou recyclage et fabrication d’aimants (MagREEsource, Orano). «Il faut que les industriels appuient ces projets, soit en y participant directement, soit en mettant en place des contrats d’approvisionnements à long terme à des prix qui en permettent le fonctionnement. Dans un contexte de position dominante de certains acteurs et de prix bas, la sécurité d’approvisionnement a un coût», argumente le haut-fonctionnaire jugeant «déraisonnable» de persévérer dans «des pratiques d’achats à court terme en demandant un alignement sur des prix les plus bas». «Les montants en jeu s’agissant des terres rares pour aimants permanents sont très limités», ajoute-t-il, en déplorant un «ralentissement» de l’intérêt des industriels pour le sujet depuis que les prix de la plupart des grands métaux de batteries sont bas. «Depuis quelques semaines, tout le monde se réveille sur les aimants permanents, mais on aurait aimé avoir la même attention sur le sujet quand on en parlait il y a deux ans», souffle Benjamin Gallezot… qui incite à ne pas oublier les leçons d’une crise une fois celle-ci passée.



