Saint-Étienne, 25 octobre 2021. Chez l’intégrateur Siléane, dans la Loire, Emmanuel Macron parle robotique. Il annonce que le plan France 2030 y consacrera 800 millions d’euros. Une « bataille essentielle », pour « gagner en compétitivité […] et éviter que de l’emploi soit délocalisé dans des pays à bas coûts de main-d’œuvre », clame le Président devant les salariés, après avoir observé un module de montage et démontage de pièces sur une ligne de vernissage dédiée aux emballages cosmétiques de luxe.
Un constat partagé par Didier Bourgine, le propriétaire du groupe de plasturgie Augros Cosmetic Packaging, qui a commandé cette cellule d’un nouveau genre à Siléane. Ses capacités de vision sont indispensables pour permettre aux robots de manipuler aisément des pièces irrégulières. Une tâche onéreuse en main-d’œuvre. « Si nous nous parlons encore, c’est que j’automatise depuis les années 1990. Sinon je serais mort face aux délocalisations de la plasturgie », explique le dirigeant.
Nouvelle donne
Au fil des ans, les robots ont pris de plus en plus de place dans ses deux usines de l’Orne, passant des lignes d’injection plastique au traitement de surface. De quoi « gagner en compétitivité, mais aussi en flexibilité pour jongler entre les gammes », plaide Didier Bourgine, dont les efforts pour survivre sont devenus un atout pour vendre ses produits aux cosméticiens en quête de made in France. Grâce aux robots, Augros Cosmetic Packaging peut leur offrir des prestations convaincantes « à un moment de l’histoire où les grandes entreprises ont analysé le coût complet de la délocalisation et considèrent qu’il est urgent de rapatrier sur la zone Europe ».
Le chef d’entreprise en est persuadé : la pandémie a rebattu les cartes. À la hausse des salaires dans les pays autrefois à bas coûts s’ajoutent l’explosion des prix, l’allongement des délais des transports intercontinentaux ainsi qu’une attirance renouvelée pour l’industrie nationale, source de souveraineté et de résilience. Une opportunité pour les roboticiens, qui ont fait l’éloge des gains de compétitivité coût offerts par leurs produits. Même son de cloche côté économistes. « Sans robotisation, pas de relocalisation dans la zone euro », prévenait une note de Natixis dès juillet 2020. L’État a suivi et ouvert sa bourse. Le plan France Relance, d’abord, a permis aux industriels de sortir leurs projets des cartons.
Des relocalisations réussies
En permettant à une entreprise de développer ses marchés, la robotisation est aussi facteur d’emploi.
— Lionel Palandre, directeur général du groupe Auer
Dans les Pyrénées-Atlantiques, l’usineur Emeca installe trois cellules de fraisage robotisées pour rapatrier du Maroc des motoréducteurs pour auvents de serres. En Indre-et-Loire, Vlad élabore une usine robotisée de batteries pour le matériel médical. En Picardie, ce sont des cuves en acier émaillé pour ballons d’eau chaude thermodynamiques qu’a fait revenir de Serbie le groupe Auer. Robotiser la soudure et la manipulation est « essentiel pour assurer la qualité de nos produits et réduire les coûts de production tout en augmentant les cadences », explique son directeur général, Lionel Palandre, qui avait déjà rapatrié ses cuves en acier inoxydable il y a quelques années. Un moyen aussi d’obtenir le précieux label Origine France garantie et de distinguer ses produits, espère l’industriel, qui souligne : « En permettant à une entreprise de développer ses marchés, la robotisation est aussi facteur d’emploi. »
Les succès des premiers stimulent les suivants. « Les industriels voient des projets émerger et se disent qu’eux aussi, ils pourraient se lancer », expose David Baillet, le directeur régional de Siemens pour le Sud-Est de la France, qui a participé à l’aventure ASF 4.0, le projet de la PME textile Chamatex pour automatiser la production de chaussures de sport en Ardèche. Dans un autre secteur, l’alliance du sous-traitant All Circuits et de la start-up Lunii, pour faire revenir la production de l’emblématique boîte à histoire pour enfants depuis la Chine vers Bayonne, a elle aussi fait école.
Pour fabriquer ces objets électroniques par centaines de milliers, « l’automatisation était indispensable, et il a d’abord fallu reconcevoir tout le produit pour cela », précise Raphaël Vauthier, qui a suivi le projet chez All Circuits. Modification des cartes graphiques, position des vis pour permettre à un bras robotique de les atteindre, intégration simplifiée… tout a été repensé pour diminuer la main-d’œuvre et garantir la qualité en sortie de ligne. Indispensable tant, en France, « les réparations de fabrications défectueuses, qui se font à la main, coûtent plus cher qu’en Chine ».
Choix stratégiques et financiers
Difficile de généraliser pour autant. Malgré la santé retrouvée des roboticiens et des intégrateurs en 2021, les exemples de relocalisation ne sont pas si nombreux… « Nos entreprises sont saturées de travail, mais on observe surtout un arrêt de la délocalisation. Des chaînes qui, il y a dix ans, auraient été envoyées en Asie s’installent aujourd’hui en France », indique Philippe Roussel, le délégué général de FFC Robotique, la fédération des clusters robotiques. Il faut dire que les robots ne sont ni indispensables ni suffisants au made in France. « Dans des productions innovantes en petite et moyenne série, la robotisation d’un nouveau processus coûte quasiment aussi cher que le développement du produit en soi », rappelle Vincent Despatin, le cofondateur du bureau de conseil Kickmaker, qui a accompagné Lunii.
Il s’agit aussi de faire des choix stratégiques, en gardant en tête son modèle d’affaires. Pour fabriquer un jean abordable dans le Nord, le groupe Fashion Cube, de la galaxie Mulliez, s’est déjà équipé de machines italiennes. Insuffisant, juge le responsable du projet, Christian Kinnen, qui regarde aujourd’hui du côté des robots de manutention pour « concurrencer les productions asiatiques ». Autre choix : la coopérative agricole Natup prévoit de recréer une filature de lin en France début 2022, avec des opérateurs manuels pour la délicate tâche de réparation des mèches au sein des machines. « Nous visons une niche prête à payer pour la relocalisation, mais pour atteindre une cible plus large il faudra investir la robotisation, prévoit Karim Behlouli, le directeur du pôle fibre de Natup. Commencer au plus vite nous permettra de multiplier les preuves de concept pour apprendre en marchant ! »
Transformer la production
L’idée n’est pas de faire comme auparavant en ajoutant des robots. Il faut augmenter les cadences, diminuer les matières et la consommation énergétique, innover dans les équipements...
— Axel Peronczyk, ex-Luxfer, chef de projet aux Forges de Gerzat
Pour produire à nouveau des bouteilles de gaz à haute pression en France, les futures Forges de Gerzat – prévues dans le Puy-de-Dôme d’ici à 2024 – sont parties d’une feuille blanche. L’enjeu, après la fermeture de l’ancienne usine de forge de corps creux en aluminium Luxfer en 2019, était moins le coût de la main-d’œuvre que la performance. Indispensable pour concurrencer les usines existantes dans le monde et rentabiliser l’investissement de 100 millions d’euros que prévoit le groupe Europlasma, affirme Axel Peronczyk, un ancien de Luxfer qui mène le projet.
À l’avenir, en comptant trois fois plus de robots, l’usine devrait certes réduire le coût de la main-d’œuvre par pièce, mais surtout augmenter les gammes et la production. « L’idée n’est pas de faire comme auparavant en ajoutant des robots. Il faut augmenter les cadences, diminuer les matières et la consommation énergétique, innover radicalement du côté des équipements… Les robots ne viennent qu’ensuite mettre tout cela en musique », raconte Axel Peronczyk.
Paradoxe de la désindustrialisation : si les robots peuvent créer de nouveaux emplois, ils facilitent aussi le made in France en palliant le manque de main-d’œuvre. Déchargement de machines, conditionnement, ponçage et soudure… Ces tâches n’attirent pas les foules. « Robotiser des tâches répétitives à faible valeur ajoutée permet de répondre aux augmentations de volume et de renforcer l’attractivité d’une entreprise », vante Dimitri Quetier, à la tête de l’intégrateur vendéen Gebe2. Et de pointer les difficultés à recruter dans son département, « alors que, par exemple, le ponçage en menuiserie et ameublement n’intéresse plus personne ».
C’est aussi ce que constate le coboticien Universal Robots, qui pointe l’essor en France du soudage robotisé, capable de reproduire le geste d’un soudeur humain grâce à un capteur d’effort. « Faute de combattants, on a mis des robots », témoigne Laurent Clairet, le président de l’Atelier métallurgique industriel de Neulis (Loire), qui a introduit quatre cellules de soudure Fronius. De quoi « continuer à produire en France et attirer les jeunes en rendant ses lettres de noblesse au travail de soudeur », estime le chef d’entreprise. Reste une question irrésolue : de la même manière que les opérateurs se font rares, les compétences en robotique seront-elles au rendez-vous pour accompagner l’essor du made in France que tant espèrent ?
De nouveaux secteurs ravivent le marché
Bientôt la fin des vaches maigres ? Affectée par la pandémie et la baisse de l’activité et subissant depuis longtemps les soubresauts du marché des voitures thermiques, la robotique semble retrouver des couleurs grâce à la diversification. « 2021 a été une année très positive pour la robotique française », souligne l’association professionnelle Symop-Evolis, qui constate une augmentation de 48 % des prises de commandes, après une chute de 29 % en 2020.
Intralogistique, agroalimentaire, pharmacie et même construction : de nombreux secteurs, pour la plupart peu soumis à la concurrence internationale, sont désormais utilisateurs de robots et se renforcent dans les bilans français des grands roboticiens. De quoi atténuer le souffle de la crise, mais aussi afficher des attentes fortes pour 2022, selon le Symop. Qui note par ailleurs que la robotisation des équipementiers et des sous-traitants automobiles, ainsi que l’émergence de nouveaux segments de mobilité électrique devraient faire redémarrer ce marché phare.
« Il est impossible de tout relocaliser », avertit Fabienne Fel, professeure de management à l’ESCP Business School
Quelle est l’ampleur du mouvement de relocalisation ?
Les relocalisations s’expliquent davantage par la hausse des salaires chinois et des objectifs de réactivité que par le Covid-19. Aujourd’hui s’ajoutent des objectifs de souveraineté. Mais si l’on regarde les projets financés par France Relance, on constate que les vraies relocalisations ne concernent qu’à peine 10 % des projets intitulés comme tels. La plupart de ces projets portent sur de nouvelles filières innovantes, pas sur un retour d’anciennes productions. C’est assez logique. Les chercheurs s’accordent à dire qu’il est impossible de tout relocaliser. Les chaînes d’approvisionnement sont mondiales et éclatées, et il faut prendre en compte les matières premières et le coût des installations existantes dans le monde. Qui ne vont pas disparaître.
Quel rôle jouent les robots ?
En règle générale, il est impossible de produire en France avec autant de main-d’œuvre qu’en Asie. Nous avons récemment conduit une étude sur le rôle de l’industrie 4.0 pour relocaliser, en nous appuyant sur un panel d’experts. Cette industrie sert en premier lieu à proposer de meilleurs produits pour se différencier, ensuite à se rapprocher des lieux de consommation, enfin à réduire les coûts.
Cela présente-t-il un risque pour l’emploi ?
Le discours a évolué ces dernières années. Longtemps, on a parlé du risque car l’époque était aux délocalisations, face auxquelles l’automatisation en France réduisait elle aussi l’emploi. Avec un mouvement de réindustrialisation, tout dépend de l’équilibre entre nouvelles usines et robotisation, mais l’automatisation débouchera vraisemblablement sur des créations d’emplois. Au détriment de l’international, cette fois. Une question qui pourrait alors se poser sera de savoir si la main-d’œuvre compétente sera disponible. Lorsque les usines partent, les compétences d’ingénieurs et de techniciens industriels aussi.
© D.R.



