La médaille de la première licorne industrielle française ira donc à Croix. C’est dans cette ville périphérique de Lille, dans le Nord, que la jeune pousse Exotec s’est installée en 2015, avant de suivre une trajectoire d’industrialisation modèle. La pépite – qui avait fait l'objet d'un reportage en 2018 dans nos colonnes, et a été désignée « start-up de l’année » en 2020 – a annoncé lundi 17 janvier une levée de fonds à hauteur de 335 millions de dollars (de l’ordre de 292 millions d’euros). Désormais valorisée à deux milliards de dollars (1,75 milliard d’euros), l’entreprise, qui est à l’équilibre financier, prévoit d’utiliser ces liquidités nouvelles pour s’internationaliser et conserver son avance sur un marché en forte croissance.
Stockage en 3D
Cette série D a été menée par le fonds américain Goldman Sachs Asset Management, auxquels viennent s’ajouter Bpifrance (via son fonds Large Venture) et le britannique 83North, qui avait déjà participé à l’opération précédente. Au total, Exotec aura levé 477 millions de dollars (de l’ordre de 415 millions d’euros au taux actuel). Les fonds français Iris Capital, 360 Capital et Breega, ainsi que l’américain Dell Technologies Capital (du groupe informatique éponyme), ont participé aux précédentes levées de fonds.
L’opération n’est pas une surprise. Ni l'obtention du titre de première start-up industrielle - bien que la pépite des clés de stockage de cryptoactifs, Ledger, possède une usine à Vierzon et puisse y prétendre... Depuis sa création par les deux ingénieurs Romain Moulin et Renaud Heitz, Exotec a suivi une trajectoire d’hypercroissance continue, en faisant plus que doubler son chiffre d’affaires chaque année. Exotec propose des solutions robotiques de stockage pour l’intralogistique. Son système dense et modulaire est construit autour d’un robot mobile baptisé « Skypod », capable de se déplacer en trois dimensions et de monter le long d’étagères dédiées pour y ranger des bacs ou les apporter à des opérateurs.
Vers le milliard d’euros de chiffre d’affaires
Un positionnement qui a pu surfer sur le boom du e-commerce et l’automatisation des entrepôts, et grâce auquel Exotec est désormais à l’équilibre. En 2021, le groupe a réalisé un chiffre d’affaires de 105 millions d’euros, la grande majorité via des nouveaux projets et les trois-quarts à l’international, chiffre Renaud Heitz, co-fondateur et directeur de la technologie (CTO) de la pépite, auprès deL’Usine Nouvelle. Depuis le début de l'année, l’entreprise emploie 370 personnes (un peu plus de 200 en France) et compte une cinquantaine de systèmes déployés, soit plus de 2 500 robots, chez une trentaine de clients. Parmi eux, de nombreux grands noms tels que Uniqlo, Décathlon, Carrefour, Cdiscount, Leclerc et Monoprix.
« Notre prochaine cible est d’atteindre un milliard d’euros de chiffre d’affaires le plus vite possible », annonce Renaud Heitz, sans savoir si la barre sera atteinte « dans deux ou quatre ans ». Un optimisme justifié par la taille du marché de l’automatisation des entrepôts, en pleine explosion. Les concurrents traditionnels d’Exotec, qui utilisent des convoyeurs, « font tous entre un et quatre milliards de chiffre d’affaires », souligne l’industriel. Les liquidités rassemblées devraient l’aider à attaquer ce marché, et à « conserver son avance » sur les nombreux acteurs du stockage en 2D (GreyOrange, Geek+, Quicktron) et en 3D (Alert Innovation, Fabric Logistics, ou dans une version légèrement différente Ocado et AutoStore) qui jouent des coudes dans la course.
Pousser l’internationalisation
« Notre levée de fonds aura deux intérêts principaux : continuer notre feuille de route produit pour aller vers l’entrepôt robotisé, sur l’ensemble de la chaîne logistique, et renforcer notre internationalisation », détaille Renaud Heitz. La pépite a d’ailleurs profité de l’année 2021 pour ouvrir des bureaux aux Etats-Unis, au Japon et en Europe centrale, à Munich (Allemagne). « Nous voulons nous développer plus vite et plus fort sur ces marchés-là, en profitant notamment de notre partenariat avec Goldman Sachs », continue Renaud Heitz.
Côté produits, l’objectif reste aussi le même. « Proposer une solution complète, de la gestion des palettes qui arrivent jusqu'au départ en livraison. Donc réceptionner, dépalettiser, ouvrir les cartons, contrôler la qualité et le poids, puis stocker, faire le picking [sélectionner les produits au sein des bacs dans l’inventaire ndlr], rassembler les bonnes références, emballer avec le paquet le plus adapté possible, puis organiser le transport », liste Renaud Heitz.
Un robot chaque année
Pour renforcer ce positionnement d’intégrateur, Exotec prévoit d’utiliser de développer des solutions propres, en maîtrisant la propriété intellectuelle, précise le CTO. Début 2021, l’entreprise présentait le Skypicker, un bras articulé six-axes armé d’une ventouse et destiné à sortir les produits des bacs déplacés par les robots mobiles pour aider à la préparation de commandes. Pour se positionner sur toute la chaîne logistique, elle prévoit de sortir un nouveau robot chaque année.
Afin de soutenir cette ambition, Exotec prévoit aussi de recruter 500 ingénieurs R&D et conception supplémentaires d’ici à 2025 (300 à 400 en France), dont au moins la moitié dans le logiciel. Au total, la firme devrait compter 600 employés fin 2022 et atteindre « environ 2 000 personnes d’ici trois ans », pronostique Renaud Heitz. Un défi en termes de ressources humaines.
Assemblage en France
Pour supporter cette montée en puissance, Exotec devra aussi mettre en route de nouvelles lignes d’assemblage. La start-up prévoit un projet de construction de 10 000 mètres carrés de planchers de production pour 2024. L’entreprise se concentre sur l’assemblage, et dispose déjà de deux usines à Croix, l’une pour l’assemblage des robots, et l’autre pour celui des postes de travail opérateurs et des serveurs de pilotage des flottes de robots.
Toute la transformation de matière (usinage, tôlerie, moulage …) reste par contre l’apanage de fournisseurs (principalement européens) précise Renaud Heitz. Si les composants critiques sont intégralement produits en France, le CTO indique que les éléments les plus volumineux et les moins porteurs de valeur ajoutée (comme les bacs en plastique et les racks métalliques) sont produits sur les continents des clients.
« Croix rassemble la R&D et l’industrialisation », résume Renaud Heitz, qui définit Exotec comme un roboticien pour la logistique, mettant l’accès sur le produit plutôt que la technologie. « Nous ne sommes pas mono-métier. Nous assemblons de la mécanique, de l’électronique et du logiciel », continue-t-il, avant de préciser : « Le logiciel est le cœur de notre grande valeur ajoutée, et nous le développons intégralement ». A l'heure où le gouvernement vise à promouvoir les start-up industrielles, il faudra voir si le modèle peut être répliqué au-delà des solutions à forte intensité numérique.



