Enquête

Entre levées de fonds et rachats stratégiques, la robotique mobile autonome se structure

De la levée de fonds conséquente de Locus Robotics en février au rachat d’Asti par ABB le 20 juillet, en passant par l’acquisition de Fetch Robotics par Zebra le 1er juillet, le secteur de la robotique autonome mobile (AMR) se structure. Une ruée portée par le boom du e-commerce, mais aussi par la quête de flexibilité industrielle et les progrès technologiques.

Réservé aux abonnés
ABB Asti robot mobile
Avec l'acquisition de la pépite espagnole Asti, ABB se positionne sur le marché en croissance des robots autonomes mobiles (AMR) pour l'intralogistique.

Les rachats se succèdent dans le petit monde de la robotique mobile industrielle. Dernier en date : l’annonce le 20 juillet par ABB de l'acquisition prochaine de l'espagnol Asti. L’opération, dont le montant n’est pas communiqué, permet au géant helveto-suédois de mettre la main sur une entreprise innovante comptant 300 employés, prévoyant 50 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2021, et surtout un vaste portefeuille de véhicules autoguidés (AGV) et robots mobiles autonomes (AMR) lui ayant permis d’afficher une croissance moyenne de 30% par an depuis 2015. Pour répondre à la croissance de la demande, ABB prévoit aussi d’ouvrir un “centre AMR” dans son usine de Shanghai, en Chine.

Une nouvelle qui fait écho à une autre opération de consolidation : le 1er juillet, la multinationale des solutions connectées pour les entreprises Zebra Technologies (qui commercialise notamment des outils d’identification, tels des lecteurs de code-barres) a annoncé son intention de racheter la jeune pousse californienne Fetch Robotics – l’une des plus avancées du monde dans les AMR – pour la coquette somme de 290 millions de dollars (245 millions d’euros). Là encore pour se positionner sur un marché en forte croissance, où les acteurs se multiplient, y compris en France. 

Nouvelle vague de la robotisation

La vague AMR va vite. Capables de suivre des trajectoires toujours différentes et de se repérer dans des environnements complexes reconstitués par leurs capteurs (via la technologie Slam, pour “simultaneous localisation and mapping"), ils offrent plus de flexibilité que les anciens véhicules à guidage automatique (AGV), prisonniers de circuits définis à l’avance le plus souvent par des bandes magnétiques (on parle de systèmes filoguidés). Moins chers, ils peuvent aussi s’imposer aux côtés de systèmes d’automatisation des magasins de stockage plus lourds (mini load, multishuttle, carrousels verticaux...), qui nécessitent de larges infrastructures métalliques et des investissements en conséquence.

De quoi transformer les sites logistiques, mais aussi les usines. “Les AMR représentent une nouvelle vague de la robotisation des sites, explique Sébastien Marie, associé du cabinet Wavestone et spécialiste de l’industrie 4.0. Ils viennent compléter les systèmes d’automatisation existants pour permettre de l’approvisionnement en bord de ligne dans les usines, mais aussi de nouvelles solutions pour la logistique”. Une logique qui est aussi celle du fabricant japonais Omron. “Avec les AMR, il suffit de définir une carte et des règles de navigation, et le robot peut s’y déplacer. C’est l’équivalent d’un taxi, là où les AGV fonctionnent davantage comme des bus : il suffit de l’appeler au besoin, et il s’occupe de tout”, explique Bruno Adam, en charge de la robotique mobile de la firme pour l’Europe. Un discours qui a convaincu Stellantis (ex-PSA et Fiat Chrysler), qui utilise 15 robots mobiles Omron pour déplacer des noyaux de sables destinés à la fonderie dans son usine de Charleville-Mézières.

Des AMR pour tous les goûts

Car à l’image des robots industriels classiques, tous les AMR ne se ressemblent pas. De toutes les couleurs, ils sont surtout de différentes tailles et de formes variées, selon les usages visés. Les plus imposants sont dédiés au déplacement de lourdes palettes tandis que de larges flottes de véhicules autonomes sont dédiés aux objets individuels. Stockage, transport de bac, tri de colis, étagères mobiles, déplacement de charges lourdes… le marché est très diversifié. 

“Il y a eu un boom de la robotique autonome mobile, porté notamment par des start-up”, retrace Pierre-Jean Parrot, senior manager expert des questions de logistiques chez Wavestone et auteur d’une étude sur l’automatisation des entrepôts. La révélation ? L'acquisition, en 2012, de la start-up Kiva par Amazon pour 775 millions de dollars, et le choix du géant du e-commerce d’internaliser la solution “porte-étagère” de cette dernière à son seul bénéfice. “A sa suite, les solutions se sont multipliées, continue Pierre-Jean Parrot. Dans un premier temps dans le secteur du “goods-to-person”, où l’opérateur se trouve à un poste fixe vers lequel de larges flottes de robots (notamment porte-étagères) apportent des produits." Ensuite, "via des systèmes plus flexibles dans le cadre desquels le robot n’a pas besoin de zone fermée et peut évoluer directement dans l’usine.” liste l’expert. Dernière idée à la mode : “les solutions hybrides dites de “picking assistant”, dans lesquelles chaque AMR se voit attribuer une commande et se déplace entre les opérateurs humains qui prélèvent les pièces et les déposent sur les AMR concernés”.

10 milliards de dollars en 2025

Reste un point commun : la robotique mobile est en croissance. Si l’on en croit les prévisions du cabinet spécialisé Interact Analysis, le marché global des AMR, estimé à 1 milliard de dollars en 2020, devrait atteindre près de 10 milliards en 2025. Une croissance portée d’abord par les applications de stockage et de picking des produits individuels, qui tiennent le haut du marché, mais à laquelle devraient aussi participer des AMR dédiés au déplacement de produits au sein des entrepôts et des usines, comme ceux que propose Fetch Robotics, dont l’activité a charrié 10 millions de dollars en 2020. Si le premier marché reste, de loin, la logistique et le e-commerce, l’industrie s’intéresse au sujet. “Depuis deux à trois ans, de nombreux projets émergent dans les usines pour réduire la pénibilité, et recentrer l’opérateur sur son poste de travail et les opérations à forte valeur ajoutée”, relève Sébastien Marie en citant notamment l’approvisionnement bord de ligne.

“Il y a une dynamique forte suite à l’accélération du e-commerce et à la crise du Covid-19 : on observe une prise de conscience des industriels et des retailers [détaillants ndlr] sur le besoin d’automatiser et d’appliquer les solutions de robotisation présentes. Les clients recherchent de la productivité dans la préparation de commandes, mais aussi la flexibilité offerte par les solutions AMR”, témoigne Olivier Rochet, PDG de la start-up française d’étagères-mobiles Scallog. Située à Nanterres (Hauts-de-Seine), la pépite compte une quarantaine de clients industriels et a déjà levé 10 millions d’euros pour déployer sa solution, alliant robots mobiles et briques logicielles optimisées pour le picking dans divers secteurs. Son chiffre d’affaires, qu’elle ne communique pas, devrait doubler entre 2020 et 2021, estime Olivier Rochet. Parmi ses concurrents figurent les “skypod” de la pépite française Exotec, qui a levé 90 millions de dollars à l’automne 2020 pour industrialiser sa solution. Elle aussi multiplie les projets. 

Course aux acquisitions

Motivé par ce futur radieux, le secteur connaît une véritable course à l’innovation et aux rachats. En 2018, le groupe Teradyne (déjà propriétaire d’Universal Robots) prenait possession de la jeune pousse danoise MIR (Mobile Industrial Robots), pour 272 millions de dollars. En 2019, la plate-forme de e-commerce Shopify a déboursé quelque 450 millions de dollars pour acquérir l’américain spécialiste du transport de bac 6 River Systems. En début d’année encore, c’est la pépite américaine Locus Robotics qui levait 150 millions de dollars pour industrialiser son robot de déplacement de produits, colis et boîtes diverses, atteignant du même coup le statut envié de licorne… Sans compter une multitude d’acteurs chinois, comme Quicktron, Geek+ ou GreyOrange, qui s’appuient sur leur marché intérieur pour gagner rapidement en maturité. En 2020, l’automaticien Dematic a annoncé un partenariat avec Quicktron pour fournir sa large gamme de robots logistiques en Europe. 

Pour les pépites françaises comme Exotec et Scallog, mais aussi Sherpa-MR (Bas-Rhin), Meanwhile (Rhône) ou IFollow (Val-de-Marne), la lutte s’annonce dure. Si une armée de start-up peut proposer des robots, c’est aussi que “des briques de base existent à disposition de tous pour simplifier les interactions et la navigation des robots mobiles”, explique Olivier Cardin, maître de conférence à l’Université de Nantes et à la tête d’une équipe de recherche sur l’industrie 4.0 et la synchronisation des flux au LS2N. Pour qui “aujourd’hui, construire son robot mobile est une question de mois”. Mais “la partie pilotage et l’optimisation du nombre de robots et des chemins empruntés restent des facteurs de différenciation importants”, rappelle Pierre-Jean Sébastien. Pas de quoi décourager Olivier Rochet, convaincu que “ce qui fera la différence sera la maturité des usages, les solutions intégrées pour chaque marché, au-delà du seul robot”. Malgré la taille du gâteau, il ne sera pas simple de se faire une place à table.

Newsletter La Quotidienne
Nos journalistes sélectionnent pour vous les articles essentiels de votre secteur.
Les webinars
Les services L'Usine Nouvelle
Détectez vos opportunités d’affaires
Trouvez des produits et des fournisseurs