Dans le noir, seuls quelques points lumineux permettent d’apercevoir des machines qui s’activent à assembler un smartphone toutes les trois secondes. Cette usine Xiaomi de 80000 m², présentée par le directeur général Lei Jun dans différentes vidéos publiées sur les réseaux sociaux, répond à la définition d’une dark factory. Soit une usine dont les lumières sont éteintes puisque robots et machines produisent de façon autonome, sans ouvrier. Sur le site de Changping près de Pékin, des salariés en blouse bleue surveillent toutefois le bon fonctionnement des 11 lignes de production depuis une salle de commandement, derrière des ordinateurs portables et un immense écran fixé sur l’un des murs. L’industriel chinois se targue d’avoir développé son propre système de contrôle intelligent. Exit l’usine dans laquelle des ouvriers s’échinent à fabriquer des smartphones.
Xavier Comtesse, le président du groupe de réflexion Manufacture Thinking, explique, quant à lui, avoir vu au Japon, depuis une immense baie vitrée, «une usine de montres automatiques Casio plongée dans le noir. Seules des lampes bleues, blanches et rouges trompent l’obscurité de ces grandes chaînes de montage composées de machines et d’automates». Lorsqu’une lampe rouge s’allume, un ingénieur vient réparer la machine. «Et des lampes rouges, il s’en allumait toutes les minutes», précise le chercheur, soulignant que «l’usine n’est pas si dark que ça !». Éric Kirstetter, associé chez Roland Berger, rapportait dès 2023 à L’Usine Nouvelle que «de premières dark factories émergent, notamment dans l’automobile. L’un de mes clients avec un prototype d’usine en Espagne a assemblé une centaine de pièces». Le consultant n’en a pas dit plus. «Le fantasme d’une usine parfaitement robotisée connaît plusieurs vies avec des noms différents [comme l’industrie 4.0 ou du futur, ndlr], relate Vincent Charlet, le délégué général du think tank La Fabrique de l’industrie. Mais à chaque fois que cette idée est formulée, un retour à la réalité est ensuite constaté.»
Le recul de Tesla
L’exemple de Tesla, qui souhaitait totalement automatiser l’assemblage de ses voitures sur son site de Fremont, dans l’État de Californie, aux États-Unis, est révélateur. Elon Musk avait pour habitude d’évoquer une usine où les humains n’auraient plus leur place. Son ambition était claire : automatiser toute la production. Au bout de quelques mois, il est revenu en arrière face aux retards de production de la Model 3 en expliquant, en 2018, avoir « sous-estimé les humains » et que «l’automatisation excessive de Tesla était une erreur». D’autant que l’industrie automobile est déjà très robotisée : ce secteur arrive juste derrière celui de l’électronique, qui truste la première place du classement avec 157000 nouveaux robots installés à travers le monde en 2023, contre 135000 pour l’automobile, selon la Fédération internationale de robotique (IFR). Malgré tout, dans ces usines d’assemblage, certaines tâches réalisées par des ouvriers sont peu automatisables. Notamment les dernières étapes, où plusieurs modèles de voitures se succèdent sur un convoyeur pour que des ouvriers fixent des pièces.
Pour Xavier Comtesse, une technologie rebat les cartes : «Avec l’arrivée massive de l’intelligence artificielle, l’autonomie des usines s’accentue». À travers le développement de l’IA générative, les robots seront bientôt programmables en quelques clics. Cela faciliterait la reprogrammation des bras articulés lors des changements de production. Les technologies d’IA renforcent aussi les jumeaux numériques, ces représentations virtuelles des lignes, voire de l’usine tout entière, pensées pour anticiper les problèmes techniques et planifier la montée en cadence de la production. Ces outils font évoluer les profils présents dans les usines, puisque des ingénieurs et analystes de la donnée sont aussi embauchés pour manier ces technologies.
Les robots humanoïdes pas encore prêts
Fanuc, le géant japonais de la robotique industrielle, a conçu dès le début des années 1990, pour ses usines japonaises, des lignes d’usinage où les robots fabriquent des robots. «Sont automatisés le chargement et le déchargement des machines-outils, l’usinage des pièces mécaniques, la peinture, le montage des robots et la fabrication des armoires électriques, des cartes électroniques et des variateurs», liste Nicolas Couche, le responsable produits de la division robotique de Fanuc France. «D’autres tâches pourraient l’être, mais c’est trop coûteux», ajoute-t-il sans préciser lesquelles. L’industriel se targue de parvenir à faire 900 heures de production sans opération humaine. Pour parvenir à ce résultat, «les 5 à 10 nouveaux robots par an sont conçus dès le début pour être fabriqués par des robots», précise Nicolas Couche. Avec cette méthode, Fanuc fabrique 16 000 robots par mois.
Mais la robotique a encore des obstacles à surmonter, comme l’amélioration de la préhension des bras articulés : l’assemblage de pièces fines et de matières souples reste une tâche complexe à réaliser pour des robots. Et malgré les avancées technologiques, les robots humanoïdes ne sont pas encore au point pour travailler sur une chaîne d’assemblage automobile. En ce moment, Tesla développe l’humanoïde Optimus pour remplacer les ouvriers dans ses usines.
L'éclairage de Lucas Tranchant, sociologue et maître de conférences à l’université Paris 8 - Vincennes-Saint-Denis
«On pourrait automatiser énormément de choses, mais cela coûte beaucoup trop cher. Par exemple, dans le commerce en ligne, les entrepôts sont mis en concurrence les uns avec les autres tous les deux à quatre ans. Il n’est donc pas possible de créer des machines adaptées à un client sans savoir s’il va le rester sur le long terme. C’est pareil dans l’agroalimentaire. On peut très bien imaginer une production automatisée de sandwich, au prix d’un important investissement. Mais la taille du pain de mie et des emballages peut changer deux ans après pour répondre à de nouvelles attentes des clients. Il faut alors renouveler toutes les machines. Il est donc moins coûteux de faire travailler des ouvriers que de construire des machines pour automatiser le travail. Si l’on augmentait très fortement les salaires, l’équation serait peut-être différente !»

Vous lisez un article du numéro 3742 de L'Usine Nouvelle - Mai 2025



