Le 22 mars 2021, le géant japonais de la robotique Fanuc a annoncé investir 200 millions d’euros (60 milliards de yen) dans son usine de Shanghai, en Chine. Assez pour en quintupler la production d’ici 2023, rapporte le quotidien économique Nikkei. Un investissement peu surprenant, si l’on se souvient que la Chine est depuis plusieurs années le plus gros marché robotique du monde. Selon les chiffres de la Fédération internationale de robotique, le géant asiatique comptait quelques 783 000 robots en opération en 2019, dont plus de 140 000 ajoutés cette même année. Au point d’avoir dépassé la France en termes de densité de robots installés pour 100 salariés !
Pour comprendre cette dynamique, L’Usine Nouvelle s’est entretenu avec Emil Hauch Jensen, directeur général de Gain & Co, une société de conseil en gestion de projets de robotisation industrielle. Installée en Chine depuis le début de l’année, l’entreprise danoise a présenté un rapport volumineux de 816 pages, dressant le panorama des 1 297 producteurs de robots ou d’équipements, 1 535 intégrateurs et 954 distributeurs qui composent l'écosystème robotique du pays.
Vous dénombrez 3 760 entreprises actives en robotique en Chine, dont 33 qui réalisent plus de 100 millions de dollars (85 millions d’euros) de chiffre d’affaires par an. Comment expliquer cette dynamique ?
Emil Hauch Jensen.- Le boom a véritablement débuté en 2015, même si la dynamique était déjà là. Cette année-là, la Chine a présenté son grand plan industriel “made in China 2025”, avec comme objectif de devenir leader stratégique dans 7 industries clés, dont la robotique. L’année d’après, le “plan Robot 2020” déclinait cela en objectifs précis, comme par exemple la densité de robots installés et le nombre de robots produits sur le territoire chinois. Le gouvernement chinois a soutenu un agenda très ambitieux, dans les discours stratégiques mais aussi en proposant un grand nombre de subventions pour l’automatisation. Tant au niveau local, que régional et national. Les investisseurs ont suivi, tout comme les universités qui ont développé des programmes de formation spécifiques.
En Europe, la robotisation vise à diminuer les coûts du travail, jugés élevés. Que cherche la Chine de son côté?
Les coûts du travail sont en effet plus bas en Chine, donc on pourrait dire que ce n’est pas le premier moteur de sa robotisation. Mais en réalité, ce choix politique est judicieux car la population chinoise est vieillissante. Longtemps en application, la politique de l’enfant unique a déformé la pyramide des âges. Donc il y a des risques de déficit de main d'œuvre, qui expliquent la volonté chinoise d’augmenter rapidement la productivité de son industrie pour pouvoir compenser cette tendance et continuer à croître économiquement.
IFR Les installations de robots en Chine ont fortement augmenté ces dernières années (© IFR)
Quelles sont les différences avec le marché européen ?
En Chine, la vitesse de développement est très rapide. Les start-up améliorent leurs produits rapidement et le marché suit. Mais le marché a moins d’expérience. Si on regarde les projets d’intégration, la Chine manque encore d’expérience concernant l’installation des machines, l’utilisation des bons systèmes, etc. Donc les projets sont un peu plus risqués, avec un plus fort taux d’erreur au début.
Pourtant le marché semble arriver à un plateau depuis quelques années…
En effet, le nombre de nouvelles start-up, par exemple, n’augmente plus autant, mais ce n’est pas un plateau. On voit toujours de très grandes quantités de robots vendus, et les entreprises chinoises gagnent en maturité. Avec des rounds d’investissements de plus en plus importants qui vont favoriser les consolidations. La Chine va sûrement renforcer sa position de premier marché mondial pour les robots.
C’est pour cela que Fanuc investit 200 millions d’euros en Chine ?
Probablement pour se positionner sur le marché domestique chinois. La Chine est le plus gros marché mondial pour la robotique, et de loin. Elle a aussi l’avantage d’offrir tout le nécessaire pour produire des robots, des talents aux composants.
Guignard Robotisation Parmi les acteurs chinois, les cobots oranges de Aubot sont déjà vendus en France (© Guignard Robotisation)
Dans votre rapport, vous indiquez que 71% des robots vendus en Chine proviennent de l’étranger et que les fabricants les mieux représentés restent Yaskawa, Fanuc, Kuka et ABB. Tous étrangers, à l’exception de Kuka, racheté par le chinois Midea en 2018. Comment expliquer cette situation ?
La Chine a atteint sa cible concernant le nombre de robots produits domestiquement en 2020. Mais en effet, les acteurs classiques de la robotique industrielle dominent le marché des applications traditionnelles, pour l’automobile, le soudage... Certaines entreprises chinoises les attaquent par les prix, mais ces firmes sont très bien implantées et la compétition est dure. Les jeunes entreprises chinoises préfèrent se concentrer sur les secteurs émergents de la cobotique ou des véhicules à guidage automatique (AGV). Ou pour des secteurs moins robotisés, comme les hôpitaux ou la restauration. Ce sont des entreprises qui s’intéressent de près à l’innovation. Elles ne visent pas uniquement le marché chinois, mais s’intéressent à l’export et aux marchés extérieurs.
Quelles sont les entreprises les plus prometteuses ?
Elles sont nombreuses. Il y a beaucoup de fabricants de cobots [robots collaboratifs ndlr.] bien implantés, avec notamment Aubo, TechMan, Siasun, Jaka ou Elite. On trouve aussi des dizaines de fabricants de robots à guidage automatique (AGV), comme Geek+, Hikrobot, Quicktron, Youibot ou Standard Robot.
L’Europe doit-elle percevoir cette dynamique comme une menace ou une opportunité ?
La Chine a l’intention de vendre ses robots au monde entier. De reproduire ce qu’ont fait le Japon et la Corée du Sud dans le monde automobile il y a 30 ans. Les roboticiens chinois ne jouent pas seulement sur la compétitivité prix, ils sont aussi en pointe du point de vue technologique ! Geek+ et Aubo réalisent déjà de belles performances à l’étranger. Au-delà de la production, DJI est un grand succès dans les drones. Mais cela peut aussi donner lieu à des collaborations intéressantes. Par exemple, la start-up allemande de cobotique Neura (auparavant Han’s Robot) est une entreprise germano-chinoise dès la naissance. On peut aussi citer Flexiv, une start-up d’intelligence artificielle mi-américaine, mi-chinoise. Enfin, le groupe allemand Kion (qui possède le spécialiste des AGV Dematic) a établi en 2020 un partenariat stratégique avec Quicktron. C’est une menace, mais les acteurs les plus intelligents en feront une opportunité.



