Deux circuits de seize rangées de tuyaux transparents, dans lequel circulent près de 1000 litres d’eau vert fluo : ce curieux dispositif de la taille d’un conteneur se trouve sur le toit d’un des 21 data centers du site de Data4 de Nozay-Marcoussis (Essone). La société française a présenté mardi 20 mai le «premier data center bio-circulaire du monde», fruit d’une collaboration avec la start-up Blue Planet Ecosystems et la chaire Abiomas de la Fondation de l’Université Paris-Saclay.
Réutiliser la chaleur fatale
Le principe : réutiliser la «chaleur fatale» dégagée par les centres de données. La plupart des sites qui souhaitent le faire flèchent cette énergie vers les réseaux de chaleur urbaine. Ce dispositif à 200000 euros veut plutôt s’en servir pour cultiver des algues. «La croissance maximale de beaucoup de microalgues s’effectue dans des conditions de température entre 20 et 30°C», décrit Cécile Deterre, physicienne cofondatrice de Blue Planet Ecosystems, «c'est exactement ce qu'on récupère des datacenters».
La température du centre numéro 10 est ainsi régulée par un circuit d’eau, qui transmet la chaleur dégagée par les serveurs aux groupes de froid situés sur le toit. Avant d’être refroidie, l’eau transmet une partie de sa chaleur via un échangeur à un autre circuit d’eau - complètement indépendant - dans lequel circule des micro-algues, en l’occurrence des «Chlorella», grandes de quelques micromètres.
Mia Goasguen Rodeno Les micro-algues circulent dans les tuyaux transparents pour capter la lumière nécessaire à la photosynthèse. © Mia G.R.
Pour réaliser la photosynthèse, ces organismes unicellulaires ont besoin de deux autres ingrédients : de la lumière, d’où les tuyaux transparents exposés en plein soleil, et du dioxyde de carbone (CO2). Or les Chlorella se multiplient par deux en 8 heures : pour tenir ce rythme, elles ont non seulement besoin de chaleur, mais aussi d’un apport conséquent de CO2, apporté en bouteille.
Compléments alimentaires, produits pharmaceutique, bioplastiques
«A terme, l’idée est d’amener du CO2 liquide capté sur les installations industrielles locales», précise Linda Lescuyer, responsable de l’innovation chez Data4, évoquant comme pistes les incinérateurs, cimenteries, méthaniseurs et usines essonniennes. Le rendu final se veut un dispositif «simple, performant, modulaire, duplicable», résume-t-elle, pour limiter au maximum les coûts de production et atteindre des prix compétitifs, espéré autour de 10 à 20 euros le kilo.
Quant aux débouchés, «ces micro-algues ont des qualités nutritives intéressantes ce qui veut dire qu’elles pourraient être utilisées en complément alimentaire pour les humains, ou pour la nutrition animale», détaille Cécile Deterre, dont la start-up autrichienne développe des systèmes d’aquaculture. «On peut également en extraire des molécules d'intérêt pour les cosmétiques, la pharmaceutique, en faire des bioplastiques ou la méthaniser pour produire de l’électricité», énumère-t-elle.

Les micro-algues seront approvisionnées en chaleur par celle dégagée par les serveurs de Data4. © Mia G.R.
"Photosynthèse 4.0"
Le projet entre désormais dans sa deuxième phase : déployer les tubes sur la façade entière du centre de données, pour exploiter jusqu’à 900m2. «En multipliant la surface, l’objectif est de passer au-delà de 20% de ‘chaleur fatale’ réutilisée sur ce bâtiment», expose Linda Lescuyer, qui précise que seul 10% est généralement réutilisée. L'investissement est estimé à hauteur de 2 millions d'euros, et la production d’algues est attendue à 20 kg par jour en décembre 2027, contre 1 kg maximum en mai 2025.
Pour la chaire universitaire de l’université Paris-Saclay qui co-développe le projet, cette «photosynthèse 4.0» peut trouver des applications sur d’autres bâtiments industriels, notamment en région parisienne. «Il est prévu de faire des incinérateurs avec la société essonnienne [de traitement et valorisation des déchets, ndlr] Semardel», fait valoir Patrick Duvaut, vice-président de l’université, et avec la société Aéroports de Paris, «nous allons lancer le premier aéroport biocirculaire», celui d’Orly, dans le département voisin du Val-de-Marne.



