Enquête

La multiplication des datacenters met le réseau électrique sous tension

Portées par l’essor de l’intelligence artificielle et du cloud, les annonces de nouveaux centres de données affluent, obligeant les gestionnaires de réseaux d’électricité à renforcer leurs infrastructures.

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Datacenter Equinix Saint-Denis
Le datacenter d’Equinix, à Saint-Denis, est l’un des rares à récupérer la chaleur fatale émise par ses machines..

Vingt mètres de hauteur, 40000 m² de salles informatiques et 1 milliard d’euros d’investissement. Situé le long de l’A86, à La Courneuve (Seine-Saint-Denis), le plus gros centre de données de France est un bâtiment circulaire, posé sur un terrain jusqu’alors occupé par les usines d’Airbus Helicopters. Le long de vastes couloirs déserts, des salles remplies d’armoires hébergent les serveurs où sont stockées les données des clients. À l’intérieur, se dégagent un ronronnement continu et une chaleur d’environ 34 °C. Pour y accéder, il faut passer par sept sas de sécurité. Actuellement, seul un quart du bâtiment, baptisé PAR8, est occupé par les clients d’Interxion, filiale de l’américain Digital Realty, le leader mondial de la gestion de datacenters. Mais, assure Louis-Marie Le Leuch, le directeur énergie et climat de la multinationale, «la demande est très importante et le bâtiment se remplit rapidement».

Selon RTE, le gestionnaire de réseau de l’électricité en France, à plein régime, la consommation de ce mastodonte de 100 mégawatts (MW), alimenté par deux lignes à haute tension, serait équivalente à celle d’une ville de 100000 personnes. Depuis le toit, où sont placés les équipements nécessaires au refroidissement des serveurs et les groupes électrogènes destinés à prendre le relais en cas de chute de réseau, on aperçoit le square avec des jeux pour enfants. Confronté il y a dix ans à un contentieux avec des habitants vivant en face de son centre PAR7, situé de l’autre côté de l’autoroute, Digital Realty l’a construit pour faire un geste en faveur des Courneuviens.

30 à 40% des projets de datacenters liés à l'IA

Une dizaine de centres de données de plus de 100 MW devraient voir le jour d’ici à 2030, essentiellement en région parisienne, quatrième au monde pour le trafic de données. Pour la France, rien que sur cette année, 4 milliards d’euros d’investissement ont été annoncés par Microsoft, 2,5 milliards par Iliad, 1,2 milliard par Amazon… Il faut dire que le pays n’en compte pratiquement aucun adapté à l’intelligence artificielle, selon Jérôme Totel, le directeur de la stratégie et de l’innovation de l’opérateur européen Data4. Et ce, alors qu’il a fait de l’hébergement des données liées à l’IA l’une des priorités de sa souveraineté numérique.

Cette situation devrait changer à l’horizon 2030, selon un rapport de l’association professionnelle France Datacenter, car 30 à 40% des projets seraient dédiés spécifiquement à l’IA. «Les demandes de raccordement au réseau à haute tension que nous examinons actuellement concernent des centres de données d’une puissance de 50 à 200 MW, contre 5 à 20 pour la majorité de ceux en activité», révèle Jean-Philippe Bonnet, le directeur adjoint du pôle stratégie, prospective et évaluation de RTE. Et si le gestionnaire du réseau affirme avoir «assez d’électricité pour répondre à la croissance des besoins», il se dit néanmoins confronté à une véritable «course à la capacité» de la part des opérateurs. «Si l’on se fonde sur la totalité des demandes, on arrive à une consommation de 80 térawattheures à l’horizon 2028, contre 10 actuellement.» Des capacités qui seront utilisées au fur et à mesure de l’accueil de nouveaux clients, la montée en puissance pouvant s’étaler sur dix à vingt ans.

Reste que l’inflation des demandes a entraîné un allongement des délais de raccordement au réseau, qui sont passés d’environ deux ans à quatre ou cinq ans, voire plus, selon RTE. En cause, les travaux à entreprendre pour renforcer le réseau électrique, dans un contexte «de développement de la mobilité électrique et de la décarbonation des processus industriels», rappelle Jean-Philippe Bonnet. Les tensions sont fortes en Ile-de-France, qui compte déjà 85% de la capacité des centres de données français. «À partir d’une ligne de 400000 volts qui entoure la métropole du Grand Paris, des lignes à haute tension de 225000 volts alimentent Paris et la grande couronne. Or, sur certaines portions de cette boucle, nous sommes en tension maximale», pointe Philippe Schmit, le président de la Mission régionale d’autorité environnementale (MRAE) d’Ile-de-France.

Manque de planification

Résultat, selon Olivier Micheli, le président de France Datacenter, «plusieurs projets ont été abandonnés en raison de tensions sur la distribution de l’énergie». RTE assure toutefois ne pas opposer de refus. «Parfois, les offres de raccordement proposées sont jugées trop chères par les porteurs de projet, notamment si le raccordement est trop complexe». La tension sur le réseau est encore plus importante à Marseille, devenue, avec l’arrivée de quelque dix-sept câbles sous-marins de télécommunications, la septième ville au monde pour le trafic de données.

Au-delà de la consommation électrique, plusieurs parties prenantes s’inquiètent d’un manque de planification face à l’implantation de ces hôtels à données numériques très énergivores et à forte emprise foncière. Ils créent en outre peu d’emplois locaux directs (une vingtaine pour un espace de 20000 m²), tout en rapportant seulement un tiers des recettes fiscales du tertiaire, selon la MRAE.

La chaleur fatale sous-exploitée

Autre sujet de tension, le fait que la récupération de la chaleur fatale émise pour faire tourner les serveurs soit marginale. Le centre PA10 de l’américain Equinix, situé dans son campus de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), est l’une des médiatiques exceptions. La chaleur qu’il produit sert à chauffer une serre de 430 m² sur le toit du datacenter, la piscine olympique de la ville, et à terme, les logements de la future ZAC de la Plaine Saulnier.

À partir de 2025, les centres de données auront l’obligation d’étudier la possibilité de récupérer la chaleur lorsqu’ils s’installeront. Dans les faits, cela reste compliqué, reconnaît Laurent Monnet, le président du Syndicat mixte des réseaux d’énergie calorifique de Plaine Commune : «Il faut un réseau de chaleur à proximité. Lorsqu’il en existe un, les opérateurs sont souvent réticents à s’engager dans le temps, arguant notamment de l’évolution des technologies. Or nous avons besoin de cet engagement pour rentabiliser les investissements nécessaires au raccordement.»

Signe de la volonté d’une meilleure prise en compte de ces enjeux, l’Institut Paris Région mène une étude multicritère visant à identifier des territoires, en particulier en fonction de leurs capacités foncières et des possibilités de récupération de la chaleur. À Marseille, le conseiller municipal chargé du numérique, Christophe Hugon, veut faire de ces questions et de la contribution économique à la région un prérequis à l’acceptation de nouveaux projets. #

Un défi énergétique

264 datacenters sont implantés en France, ce qui la place au quatrième rang des pays européens

100 mégawatts Un centre de données de cette puissance consommerait, à plein régime, autant qu’une ville de 100 000 habitants

25 à 40 % de l’énergie consommée par un centre de données sont rejetés sous forme de chaleur dans l’atmosphère

(Sources : France datacenter, MRAE Ile-de-France)

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