En 2024, le chiffre d'affaires des entreprises de la distribution chimique a chuté en moyenne de 10 % en France. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce ralentissement d'activité. « 2023 avait été une très bonne année donc il faut relativiser », analyse Armelle Dumont, déléguée générale de l'Union française du commerce chimique (UFCC). « Par ailleurs, la distribution chimique relève du commerce international donc nos entreprises sont soumises à tous les aléas et réglementations associés. » En 2024, les distributeurs ont dû faire face à une baisse du prix des matières premières qui a entraîné une réduction de leur marge. Des suites de la guerre en Ukraine, ils ont rencontré des difficultés d'approvisionnement sur certaines matières premières. Et les attaques rebelles Houthis en mer Rouge ont contraint les grandes compagnies maritimes internationales à dérouter leurs navires pour éviter le passage du canal de Suez provoquant une explosion du coût du transport maritime. « Beaucoup d'incertitudes planent sur l'année 2025 avec en cause, notamment, l'explosion du prix de l'énergie et l'anxiété générée par l'instabilité géopolitique », souligne Armelle Dumont qui rappelle par ailleurs que le commerce chimique est soumis aux aléas de la santé des autres secteurs. « L'aéronautique se porte bien mais l'industrie automobile vacille en Europe », illustre la déléguée générale de l'UFCC.
Beaucoup d'incertitudes pour 2025
Dans ce contexte politico-économique incertain, le commerce chimique doit aussi composer avec les évolutions réglementaires permanentes qui encadrent la chimie. « Entant que logisticiens, nous sommes soumis à la même pression réglementaire que les producteurs de l'industrie chimique qui disposent souvent de sites bien plus grands que les nôtres », souligne Patrick Nguyen-Duhamel, président de Stockmeier France, filiale du groupe allemand Stockmeier qui emploie plus de 2000 personnes principalement en Europe. Un cadre réglementaire auquel sont aussi soumis les prestataires de transport et de logistique partenaires des distributeurs. « Les évolutions réglementaires de l'industrie chimique peuvent avoir des conséquences sur nos activités : sur le plan technique, par exemple, elles nous obligent à mettre à jour nos équipements, comme c'est le cas avec les modifications post-Lubrizol de la réglementation ICPE », abonde Stéphane Martin, Team Leader Business Development Managers Chem Logistics France & Maghreb au sein du groupe Dachser dont l'activité chimique représente 5 % des volumes transportés. « La pression réglementaire est un des principaux moteurs de l'évolution de notre secteur » , constate Armelle Dumont. « Malheureusement beaucoup d'entreprises doivent recruter, au détriment de leur rentabilité, poursuivre le rythme effréné de ces évolutions réglementaires (encadré p.18). »
Sans oublier qu'un autre enjeu de taille plane sur le commerce chimique et sur la chimie dans son ensemble : la décarbonation de l'industrie. L'objectif affiché parle gouvernement français est clair : réduire de 35 % les émissions de gaz à effet de serre (GES) de l'industrie d'ici à 2030 par rapport à 2015. Au travers de sa feuille de route de décarbonation publiée en 2021, la filière Chimie Matériaux s'est engagée à atteindre une réduction de 26 % de ses émissions dans ce même délai. Le challenge est colossal. D'autant plus pour les entreprises du commerce chimique qui, de parleur profession, sont des intermédiaires entre des fournisseurs et leurs clients. « Le mode de comptage du bilan carbone est très particulier car il nous fait porter le poids des émissions carbone de nos producteurs », explique Rodolphe Rey, directeur sustainability de Stockmeier. « Il est normal que cela soit pris en compte mais comme ces émissions représentent une grande part de notre bilan carbone, cela rend nos leviers d'action en faveur de la décarbonation plus complexes. » Pourtant, certains commerçants chimiques ont décidé de relever le défi. Et c'est sur un parcours semé d'embuches qu'ils s'engagent pour contribuer, eux aussi, à la réduction de l'empreinte carbone de la chimie.

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Compter ses émissions de carbone
En amont d'une quelconque initiative en faveur de la décarbonation, les distributeurs doivent dresser leur bilan carbone afin de connaître leurs diverses sources d'émission de GES. Un exercice assez complexe. « Nos adhérents ne sont qu'un maillon de la chaine, ils ont parfois du mal à obtenir de la part de leurs fournisseurs, les informations nécessaires pour calculer leur empreinte carbone », rapporte la déléguée générale de l'UFCC. La plupart des distributeurs se font accompagner dans cette démarche par des consultants externes spécialisés dans l'énergie et le climat. « Nous avons fait appel au cabinet de conseil Carbone 4 et utilisé la plateforme TRAACE (TENNAXIA) pour calculer notre bilan carbone », indique Rodolphe Rey. Pour estimer l'empreinte carbone des produits qu'ils achètent (encadré p.19), les distributeurs peuvent se référer à des bases de données nationales, européennes ou mondiales de facteurs d'émission. Ces derniers sont souvent calculés par famille de produits en prenant en compte, notamment, le mix énergétique du pays dans lequel ils ont été fabriqués. La base de données internationale ecoinvent®, par exemple, regroupe plus de 18 000 facteurs d'émission issus d'ACV. « En discutant avec des experts, nous avons réussi à élaborer un bilan carbone adapté à la taille de notre entreprise et nos activités », se félicite le directeur sustainability de Stockmeier. « Dans une première approche, il n'est pas nécessaire de passer beaucoup de temps à chercher des données extrêmement précises pour avoir des informations à la virgule près, une image globale de l'empreinte carbone suffit. » Les résultats de ce travail préliminaire sont sans appel chez la plupart des distributeurs de produits chimiques : plus de 98 % de leurs émissions de GES relèvent du scope 3 avec la majorité des émissions attribuées à l'achat de produits auprès de leurs fournisseurs. Voilà pour le tableau global de l'empreinte carbone du commerce chimique. Reste maintenant à envisager des leviers d'action pour verdir le secteur. « Quand on parle de décarbonation, l'important ce n'est pas le bilan, c'est la trajectoire (encadré p.20) » , lance Rodolphe Rey.
« L'important, c'est la trajectoire »
Même si elles ne représentent qu'une infime partie de leur bilan carbone, les émissions attribuées aux scopes 1 et 2 sont les plus faciles à réduire pour les distributeurs. Cela passe notamment parle remplacement progressif des combustibles fossiles par des sources d'énergies renouvelables sur leurs sites. Remplacement de l'éclairage traditionnel par des LED, installation de panneaux solaires, remplacement des flottes de véhicules d'entreprises ou de chariots élévateurs thermiques parleurs équivalents fonctionnant à l'électrique… « Entre 2021 et 2024, Stockmeier France a réduit sa consommation énergétique de 15 %, ce qui se traduit par une baisse du bilan carbone des scopes 1 et 2 de 20 % », se félicite Rodolphe Rey. En 2024, 20 % des véhicules de tourisme ou d'entrepôt loués ou possédés parle groupe néerlandais IMCD étaient électriques ou hydrides. Et cinq sites du groupe (IMCD Espagne, IMCD France, IMCD Pays Nordiques, IMCD Italie et IMCD Inde) sont désormais exploités avec un mix énergétique 100 % renouvelable. Au sein du belge Azelis, la part des énergies renouvelables dans la consommation d'électricité représentait 30 % en 2024. Pour aller plus loin, Azelis amis en place des budgets mobilité pour promouvoir les déplacements domicile-travail durables de ses employés. « Nous essayons de sensibiliser au maximum nos équipes à ces enjeux », indique le président de Stockmeier France. « Nous avons inscrit ces objectifs de réduction de notre consommation énergétique dans nos objectifs QHSE et nous faisons un suivi tous les ans. »
Le scope 3, un double dilemme
Pour aller plus loin dans leur démarche de décarbonation, les entreprises du commerce chimique doivent maintenant s'atteler à réduire leurs émissions de scope 3. « Là, nous sommes face à un double dilemme car la réduction de notre empreinte carbone ne dépend plus uniquement de nous », constate Rodolphe Rey. En aval des distributeurs de produits chimiques, il y a d'abord les transporteurs qui livrent leurs clients. Eux aussi ont initié depuis plusieurs années une démarche de décarbonation. Parmi les leviers d'actions stratégiques envisagés parle secteur du transport, il y a d'abord l'efficacité des process. Le groupe Dachser s'appuie par exemple sur des processus logistiques intelligents pour réduire ses émissions de GES. « Nous utilisons un jumeau numérique pour parfaire au remplissement de nos équipements et avec l'aide de l'intelligence artificielle, nous faisons des analyses prédictives pour établir une planification optimale de nos capacités et ressources de transport » , illustre Stéphane Martin, Team Leader Business Development Managers Chem Logistics France & Maghreb chez Dachser. Par ailleurs, les transporteurs cherchent aussi à améliorer l'efficacité énergétique des terminaux de transit, de leurs entrepôts, leurs immeubles de bureaux et du transport des marchandises. Certains remplacent les carburants traditionnels par des alternatives plus durables. Le B100, par exemple, est un biocarburant issu du colza dont les émissions de GES sont réduites de 60 % sur l'ensemble de son cycle de vie comparé au gazole fossile. Depuis 2021, le code B1 figurant sur les cartes grises permet de recenser le nombre de véhicules alimentés au Biogazole B100 exclusif. Au 1er janvier 2023, on comptait 537 tracteurs de poids lourds dans cette catégorie. « Nous proposons toujours des alternatives durables issus de matières résiduelles et de déchets, tels que le carburant marin durable (SMF) et le carburant aviation durable (SAF) », indique Stéphane Martin.
« Nous disposons également d'une flotte 100 % propre pour les zones à zéro émission. » Bien qu'ils n'aient pas la main sur les flottes de véhicules de leurs transporteurs, les distributeurs chimiques peuvent agir à leur échelle. « Nous incitons les transporteurs avec qui nous collaborons depuis des années à renouveler leur flotte » , confie Rodolphe Rey. D'autres entreprises sélectionnent rigoureusement leurs collaborateurs pour assurer un transport durable de leurs produits. En 2023, l'entreprise française Rossow, spécialisée dans la distribution d'ingrédients et de matières premières de spécialité, affirmait que 67 % de ses produits étaient livrés en transports responsables. « L'engagement environnemental prend une place prépondérante dans le choix du prestataire transport chez nos clients », confirme Stéphane Martin. « Les clients sont de plus en plus demandeurs de certifications ou d'actions concrètes démontrant la mise en place de notre politique environnementale. Ils nous demandent des certificats pour s'assurer d'une même base de comparaison d'un transporteur à l'autre. » Au-delà du transport, les distributeurs chimiques peuvent aussi réduire leurs émissions de scope 3 aval en repensant l'emballage de leurs produits. « Nous encourageons le réemploi au sein de la profession, notamment en travaillant avec des emballages consignés », indique le directeur sustainability de Stockmeier. « Ces initiatives ne sont pas faciles à chiffrer en termes de décarbonation mais elles jouent dans ce sens-là. »
Des produits certifiés
Enfin, il y a la part de l'empreinte carbone qui relève du scope 3 amont, autrement dit, les émissions liées aux produits que les distributeurs achètent à leurs fournisseurs. Pour agir à ce niveau, les entreprises du commerce chimique peuvent obtenir la certification ISCC Plus qui permet de garantir la fourniture de produits sur différents critères tels qu'une origine bio-sourcée des matières premières ou l'utilisation d'énergies renouvelables dans le procédé de fabrication. « Pour faire valoir auprès de nos clients un produit certifié ISCC Plus chez un de nos fournisseurs, nous devons nous aussi être certifiés » , explique Rodolphe Rey. « De même, si nos clients veulent valoriser auprès de leurs clients un produit qu'ils ont acheté chez nous avec la certification ISCC Plus, ils doivent eux aussi être certifiés. »
Les démarches sont au cours au sein du groupe Stockmeier qui devrait être certifié ISCC Plus pour la France en septembre 2025 puis le mois suivant pour l'Allemagne, lui permettant ainsi de proposer des alternatives de produits moins carbonées. « Au départ, nous allons proposer une gamme certifiée ISCC Plus sur moins de dix produits qui représentent malgré tout 20 à 30 % de notre marché entonnage » , chiffre Patrick Nguyen-Duhamel. « Les produits certifiés sont plus chers et pour le moment, la demande du marché n'est pas encore très forte. » Parallèlement, certains distributeurs modifient leurs catalogues de produits en y intégrant, par exemple, des solutions biosourcées ou en retirant des produits à fort impact carbone. Dans son rapport RSE 2023, Rossow affirmait que « ses émissions ont fortement diminué notamment grâce à l'arrêt de la commercialisation de produits d'origine synthétique et dérivés d'huile de palme. » Les plus gros acteurs du commerce chimique ont donné le ton. « Il est évident que les grosses entreprises qui disposent d'entrepôts de stockage ont davantage de leviers d'action que les petits acteurs qui, pour certains ne font que de l'achat et de la revente », rappelle Armelle Dumont. « Mais au final, l'achat de produits le plus vertueux possible reste le nerf de la guerre pour tout le monde. » La décarbonation du commerce chimique est en route.
Sous le poids de la réglementation
Le tissu industriel du commerce chimique est principalement composé de PME ou d’ETI qui doivent faire face à une inflation des réglementations nationales et européennes, rapporte Armelle Dumond, déléguée générale de l’Union française du commerce chimique (UFCC). Avec dans le triode tête de leurs préoccupations actuelles, le règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts (RDUE) qui vise à interdire la mise sur le marché ou l’exportation depuis le marché européen de produits ayant contribué à la déforestation ou à la dégradation des forêts. « Retracer l’origine d’un produit peut être très compliqué, notamment lorsqu’il est en provenance d’un pays qui n’impose pas les mêmes niveaux de traçabilité que l’Europe », pointe Armelle Dumont.
Ce règlement s’appliquera à compter du 30 décembre 2025 avec un délai de six mois pour les micros et petites entreprises. Autre échéance à venir, celle de la directive européenne Corporate Sustainability Reporting Directive (CSRD) qui vise à harmoniser la publication d’informations en matière de durabilité. Néanmoins, la pression retombe un peu chez les distributeurs de produits chimiques puisqu’en avril 2025, le parlement européen a reporté de deux ans l’obligation d’établir un reporting de durabilité pour les entreprises des vagues 2 et 3. Et il a restreint le champ d’application de la CSRD aux entreprises de plus de 1000 salariés.
« Cette directive est particulièrement complexe et l’Europe est entrain de proposer des simplifications pour les entreprises de moins de 10 00 salariés qui souhaiteraient communiquer des informations de durabilité », souligne Rodolphe Rey, directeur sustainability de Stockmeier. « Ce sont des sujets que nous suivons de près avec l’UFCC. »
Enfin, à partir du 1er janvier 2026, la Responsabilité élargie des producteurs (REP) qui s'applique aux emballages de la restauration depuis mars 2024 s'étendra aux emballages industriels et commerciaux. Une obligation déclarative de plus pour le commerce chimique. « Toutes ces réglementations freinent le développement des entreprises, notamment les PME qui sont obligées de doper leurs équipes de chargés d'affaires réglementaires », constate Armelle Dumont. Face à tous ces enjeux réglementaires, depuis une dizaine d'années, la tendance est à la consolidation du secteur. Récemment, le distributeur français Unipex a été racheté par son homologue néerlandais Barentz. Le spécialiste belge de la distribution chimique Azelis amis la main sur son confrère anglais WhitChem. Safic-Alcan a racheté Biochimex. « Il y aune nécessité de se renforcer, d'être plus gros pour faire face à tous les enjeux », analyse la déléguée générale de l'UFCC.
Une norme mondiale pour calculer l'empreinte carbone
Dans le cadre de l'initiative conjointe « Together for Sustainability »(TfS), plus d'une centaine d'entreprises de la chimie représentant un chiffre d'affaires mondial de plus de 800 milliards d'euros ont convenu d'une directive mondiale pour le calcul de l'empreinte carbone des produits (PCF). Cette méthodologie commune de calcul PCF doit contribuer à accroître la transparence et à favoriser la réduction des émissions de carbone tout au long de la chaîne de valeur. Des représentants des membres de l'initiative contribuent à différents axes de travail et mettent à profit leur expérience professionnelle pour identifier, développer et gérer des projets répondant aux besoins actuels et futurs. Le programme dédié au calcul des émissions de gaz à effet de serre de scope 3 en est une illustration. En juin 2025, TfS a lancé la version 3.0 de son modèle de données PCF qui intègre de nouvelles fonctionnalités parmi lesquelles une mise à jour de la section dédiée à la capture et au stockage de CO2 et une nouvelle section pour communiquer des informations sur le bilan massique, un élément crucial face à l'utilisation croissante de matériaux recyclés et biosourcés dans les produits des entreprises.
Les distributeurs de produits chimiques s'engagent
- En 2022, le distributeur Stockmeier France s'engage à réduire de 35 % ses émissions sur l'ensemble des scopes 1, 2 & 3 à échéance 2030 par rapport à 2021. « Ces chiffres sont encours de révision pour harmonisation avec les objectifs à l'échelle du groupe, mais le cap restera le même », annonce Rodolphe Rey, directeur sustainability de Stockmeier.
- Dans le cadre de son programme « Impact 2030 », le groupe Azelis s'est engagé à réduire ses émissions de scope 1 & 2 de 42 % par rapport à 2022 et ses émissions de scope 3 de 25 %.
- En 2023, le groupe Rossow s'est fixé des objectifs à l'horizon 2030 en agissant sur différents leviers : +11 % de produits responsables au catalogue ; +5 % d'ingrédients d'origine Europe ; +6 % de consommation énergétique d'origine renouvelable ; +18% de flux livrés en transports responsables.
- Dans le cadre de son programme de décarbonation, le groupe IMCD vise une réduction de 60 % des émissions absolues de GES de scopes 1 et 2 d'ici à 2034, par rapport à 2024.



