Enquête

Dans l'ombre de la Chine, l'Inde prévoit d'être une grande puissance aérospatiale et militaire dès 2035

Dans l'ombre de la Chine, l’Inde se positionne pour parvenir à devenir une grande puissance aérospatiale et militaire dès 2035. Avion de combat furtif, mission lunaire habitée... Le pays multiplie les partenariats industriels pour réduire sa dépendance aux technologies étrangères et profiter de son marché aérien en plein essor.

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À Hyderabad, l’usine de Safran Electrical & Power produit des câblages électriques pour les Rafale. Le groupe français renforce sa position sur le marché aérien indien, le plus dynamique au monde.

Quelle nation a l’ambition de faire marcher un astronaute sur la Lune avant 2035 ? Qui est celle qui envisage de produire un avion de combat de 5e génération à base de technologies furtives ? Dans quel pays, hors Europe, Airbus s’approvisionne-t-il chaque année pour près de 1 milliard d’euros ? L’Inde, l’Inde et l’Inde. L’État le plus peuplé du monde veut intégrer le concert des grandes nations aérospatiales. L’édition 2025 du salon du Bourget a été révélatrice de cette dynamique. «La délégation industrielle indienne s’organise pour la première fois autour d’un pavillon», indique Guillaume Bourdeloux, le directeur général du salon. Sa taille reste toutefois modeste avec seulement onze exposants sur à peine 300 m². L’Inde doit d’abord franchir une première étape : réduire sa dépendance aux technologies occidentales et russes et gagner en maturité industrielle. C’est le sens du "make in India" lancé par son Premier ministre, Narendra Modi, il y a déjà plus de dix ans.

L’un des premiers pays importateurs d’armes

La défense compte parmi les industries prioritaires à développer. Notamment pour tenir son rang face à la Chine, son premier rival sur le continent asiatique qui investit massivement dans son outil militaire. Selon le think tank suédois Sipri, spécialisé dans l’armement, l’Inde, qui dispose du cinquième budget de défense mondial (86 milliards de dollars de dépenses militaires en 2024), a pris des mesures visant à réduire sa dépendance aux importations d’armes. «Cette politique, qui consacre 75% des dépenses d’investissement indiennes au financement des achats militaires nationaux, a enregistré des progrès significatifs au fil des ans, permettant à l’Inde de produire désormais des véhicules blindés, des hélicoptères et des sous-marins, précise le Sipri. Cependant, elle reste dépendante des importations pour certains systèmes plus avancés, comme les avions de combat.»

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L’avion de combat  monoplace Tejas a été développé par l’entreprise publique HAL et l’agence aéronautique indienne. Il est encore équipé d’un moteur importé, le F404 de General Electric.

Pour franchir un nouveau cap, le pays mise sur l’entreprise publique Hindustan Aeronautics Limited (HAL), capable de concevoir en autonomie le design de nouveaux aéronefs militaires. Comme l’avion de combat monoplace Tejas, codéveloppé avec l’agence aéronautique indienne. «Toutefois l’appareil reste propulsé par le moteur F404 de General Electric», note Akash Pratim Debbarma, consultant défense pour le cabinet GlobalData. Des efforts sont en cours pour réduire cette dépendance avec le développement du moteur indien Kaveri. De son côté, Anil Chopra, ancien pilote de l’Indian Air Force et spécialiste de l’industrie de défense indienne, considère que près de 50% du contenu technologique de l’appareil est apporté par des fournisseurs étrangers. C’est également le cas des drones de surveillance développés par l’Organisation indienne de recherche et développement pour la défense (DRDO) et de l’hélicoptère de combat LCH de HAL qui intègrent encore bon nombre de composants critiques venus de l’étranger.

Des ambitions spatiales XXL

«HAL et Tata, en particulier, bâtissent des partenariats avec des groupes internationaux pour développer leurs capacités, démontrant l’ambition indienne de s’imposer comme un acteur global de l’industrie de défense», précise Akash Pratim Debbarma. Ainsi, avec les nouvelles commandes de Rafale, ces industriels pourraient produire sur place des parties de fuselage des avions de Dassault dans un schéma industriel qui reste à définir. Jusqu’ici, les 36 premiers appareils livrés à l’Indian Air Force ont tous été produits en France. L’Inde voit encore plus loin. La Direction générale de l’armement locale et HAL travaillent sur l’Amca, un avion de combat furtif de 5e génération dont le premier prototype est prévu pour 2028.

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Les principaux centres industriels indiens. Infographie : L'Usine Nouvelle

C’est dans le secteur spatial que l’Inde a effectué les percées les plus impressionnantes. L’Isro, l’agence spatiale indienne, a gagné en crédit quand elle a réussi à faire atterrir son rover scientifique Chandrayaan-3 à la surface de notre satellite naturel en 2023. Un exploit que seuls les États-Unis, la Russie et la Chine avaient réalisé jusqu’ici… Mais qui n’a pas surpris Mathieu Weiss. «L’Inde s’est lancée dans le spatial en même temps que les États-Unis et la France, au début des années 1960», rappelle celui qui représente le Cnes en Inde. Selon lui, ce n’est qu’un début. «Son programme spatial, la placera dans le top 3 mondial des puissances dans ce domaine d’ici dix à quinze ans.»

Les ambitions indiennes couvrent tous les segments : transport avec des fusées réutilisables, programme lunaire, exploration lointaine, vol habité... Le pays veut se doter de tous les attributs d’une puissance spatiale et disposer notamment de sa propre station dans l’espace, la Bharatiya Antariksha Station ! Le premier module opérationnel doit être mis en orbite en 2028 et la station complète en 2035. Le programme lunaire indien axé autour de cinq missions, dont l’une en partenariat avec le Japon, prévoit l’alunissage d’un module de 6 tonnes afin d’y créer à terme une station énergétique. «Le but des Indiens, c’est d’être la station-service de tous les autres pays qui vont arriver sur la Lune», explique Mathieu Weiss. Ses chances sont d’autant plus grandes que les États-Unis se tournent vers Mars.

Pour atteindre la Lune, les ingénieurs se sont lancés dans le développement de leur première fusée de fortes capacités, le NGLV (next generation launch vehicle). Un lanceur comparable à une Ariane 6 mais… réutilisable. Son premier vol est prévu en 2032. Le pays a publié une nouvelle stratégie spatiale en 2023 pour faire plus de place aux entreprises privées et aux start-up. Il cherche également à attirer des investisseurs en assouplissant les règles d’investissements directs étrangers. Depuis cinq ans, le pays veut faire éclore une nouvelle génération de fabricants de satellites, tel le plateformiste Digantara, qui a conçu l’un des tout premiers satellites au monde chargé de la surveillance spatiale, dont la mission est de repérer et de suivre des débris de quelques centimètres de longueur. Comme les autres grandes nations, l’Inde considère que l’espace est d’ores et déjà un terrain de conflictualité. En 2019, ses militaires ont prouvé leurs capacités en procédant à un tir d’essai de missile pour détruire l’un de ses satellites.

Un nouvel avion régional à l’horizon

Dans le civil aussi, l’Inde sort ses griffes. Des ambitions qui s’appuient sur son marché aérien, le plus dynamique au monde, avec une croissance annuelle des vols domestiques à près de 7% pour les vingt prochaines années, selon les prévisions d’Airbus. Le nombre d’aéroports, passés de 74 en 2014 à 157 en 2024, devrait se situer entre 350 et 400 d’ici à 2047. «Actuellement, il y a en Inde près de 800 avions civils», affirme Pradeep Panicker, le PDG de l’aéroport d’Hyderabad, appartenant au groupe GMR. Il devrait y en avoir plus de 1400 d’ici à 2030 et plus de 2000 d’ici à 2035. Une flotte en plein boom, portée par des acteurs comme IndiGo, une compagnie aérienne ayant passé commande pour 500 A320 en 2023.

L’Inde peut-elle prétendre à développer son propre avion ? Oui, mais pas un moyen-courrier aussi ambitieux que le C919 chinois. Le pays compte commencer par un avion régional à travers le programme Regional Transport Aircraft, porté par le National Aerospace Laboratories (NAL) et le géant local HAL. «Cet appareil pourra transporter entre 80 et 100 passagers, détaille Jules Debrailly, chargé de développement aéronautique et spatial à l’ambassade de France en Inde. Pensé pour répondre aux besoins du marché domestique et régional, il s’érige en concurrent direct des modèles existants, notamment l’ATR 72.» En décembre 2024, ce projet a effectué une avancée majeure, avec la création d’une structure ad hoc, impliquant des acteurs publics et privés et chargée d’encadrer le développement de cet avion. Mais la date d’entrée en service de l’appareil reste dans le flou.

L'importance des usines étrangères dans le pays

Pour gagner en maturité industrielle, l’Inde table sur une forte coopération avec des acteurs établis, en particulier européens. Mais la possibilité qu’Airbus installe une ligne d’assemblage d’A320 sur le sol indien semble encore éloignée. «Nous sommes en train de construire deux lignes d’assemblage, pour l’avion militaire C-295 et l’hélicoptère H125, nous n’avons pas de projet d’une autre ligne pour l’aviation commerciale, assure Rémi Maillard, le président d’Airbus Inde. Et tout simplement parce que nous n’en avons pas le besoin.» L’usine de C-295, inaugurée l’an dernier à Vadodara avec le géant local Tata, devrait livrer son premier appareil en 2026. Et pourrait donner des ailes aux ambitions civiles du pays. «Cette usine jouera un rôle majeur dans la conception et la fabrication d’avions civils destinés à répondre aux besoins futurs de l’Inde et du monde», a glissé le Premier ministre, Narendra Modi, comme l’a rapporté le média indien The Economic Times. Pour accélérer leur courbe d’apprentissage, les sociétés aéronautiques indiennes pourraient bien aussi réaliser des emplettes en Europe.

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Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle n°3743 - Juin 2025

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