Nouvelle semaine d’auditions tendues au Sénat. Les dirigeants de Nestlé Waters ont poursuivi leur défilé devant la représentation nationale. Sujet des débats, ces pratiques de filtration, déployées par le groupe pendant des années sur ses eaux en bouteille. Les traitements en cause sont prohibés pour bénéficier de la fructueuse appellation «eau minérale naturelle» (EMN). Après les directeurs des usines de Vittel et Perrier la semaine passée, c’est la direction de la division eaux qui a été auditionnée les 18 et 19 mars.
Chez Nestlé, personne ne sait
Ce sont plus exactement Sophie Dubois, directrice générale de Nestlé Waters France entre avril 2018 et janvier 2025, et Muriel Lienau, responsable de Nestlé Waters Europe entre janvier 2020 et avril 2023, et désormais présidente-directrice générale de l'ensemble de la division eaux, qui ont été entendues. Les dirigeantes se sont bornées, comme les directeurs d’usines avant elles, aux éléments de langage suivants : la situation a été «héritée du passé», elles n’ont jamais su, ni cherché à savoir pourquoi et par qui ces traitements avaient été mis en place avant leur prise de fonction. Et ce, alors que Muriel Lienau se présente comme «l’architecte» du plan de transformation de plusieurs dizaines de millions d’euros conduit pour mettre fin à une partie des traitements controversés sur les sites.
Des dénégations qui ont agacé les sénateurs. L’entourage d’Alexandre Ouizille, le sénateur socialiste de l'Oise, rapporteur de la Commission d’enquête, indique que Gérard Larcher, le président du Sénat, a été sollicité pour savoir si oui ou non, il fallait saisir le procureur de la République. Les sénateurs estiment en effet qu’en refusant de répondre aux questions relatives à l’origine des traitements, Nestlé Waters ment par omission, ce qui est constitutif d’une infraction pénale. La saisie du procureur de la République n’en demeurerait pas moins exceptionnelle. Nous n’avons pas, à l’heure où sont écrites ces lignes, de visibilité sur le moment où le Sénat tranchera.
Des informations au compte-gouttes
Toutefois, Muriel Lienau a peut-être distillé plus d’informations qu’il n’y parait. En rappelant en propos liminaire que «l’eau minérale naturelle est un produit vivant et sensible, soumis aux aléas climatiques, environnementaux et aux impacts de l’activité humaine», elle laisse penser qu'il y a une dégradation générale de la qualité des ressources en France. L’arrêt de deux forages du côté d’Hépar, dans le périmètre Vittel, semble bien lié à ce phénomène, tout comme du côté de Perrier, la bascule de certains forages vers la production des eaux aromatisées Maison Perrier (non minérales donc).
Comme l'a rappelé dirigeante, au moins un tiers des minéraliers de l'Hexagone auraient recours à des traitements interdits. C’est d’ailleurs une des zones d’ombre de cette affaire : en dehors du groupe Alma, mis en cause pour des pratiques de filtration sur le site d'embouteillage de Saint-Yorre (Allier), aucun autre nom que celui de Nestlé Waters n’est sorti, alors qu’un rapport de l’IGAS de juillet 2022 indique que les traitements illicites sont largement répandus chez les minéraliers.
Pourquoi Nestlé recourt-il à une microfiltration à 0,2 micron ?
Des propos qu’il faut toutefois mettre en balance avec l’audition des directeurs d’usines, qui avaient indiqué que les traitements avaient été rendus nécessaires par la formation de biofilms au sein de l’installation. La «vétusté» des forages avait aussi été évoquée : ils seraient ainsi plus vulnérables aux aléas climatiques. Pour certains forages, c’est la ressource qui poserait question. Pour d’autres, le problème viendrait de l’installation industrielle.
Cette dernière thèse ne permet pas cependant de lever toutes les interrogations. Comment expliquer, malgré la conduite d’un plan de transformation de plusieurs millions d’euros qui a permis de moderniser les installations, que Nestlé pratique toujours sur ses sites des filtrations qui ont tout l’air d’être illicites ? Certes, l’entreprise a supprimé les filtres à charbon actif et les traitements UV décriés, qui avaient été révélés grâce au travail du Monde et de Radio France. Mais elle indique leur avoir substitué des micro-filtres à 0,2 micron, installés au moins sur une partie des forages (a priori, seul Hépar serait concerné du côté de Vittel, alors que cette micro-filtration semble généralisée pour Perrier).
Débat réglementaire sur les seuils de coupure
Ces micro-filtres posent un double problème avec le cadre réglementaire existant, même si Nestlé martèle que ce dernier pourrait être «clarifié». Un règlement européen de 2009 indique que les EMN ne peuvent faire l’objet que d’un nombre de traitements très restreints, et à condition que chaque traitement «ne modifie pas la composition de l’eau quant aux constituants essentiels qui lui confèrent ses propriétés». Toute «désinfection» est interdite. Ce règlement ne précise pas les seuils de filtration.
Toutefois, en France, un avis daté de 2001 de l’EFSA, devenue Anses, fait référence. «Un seuil de coupure de 0,8 µm peut être utilisé pour le traitement d’eau de source ou d’eau minérale naturelle avec l’objectif de retenir des particules présentes naturellement dans l’eau au captage ou celles résultant d’un traitement d’oxydation du fer ou du manganèse dissous, mais (…) il ne doit pas être utilisé pour rendre les caractéristiques microbiologiques des eaux conformes aux dispositions réglementaires», est-il écrit.
Des documents sur la filtration enfin transmis aux autorités
Ainsi, lors de son passage devant la Commission d’enquête, Danone a fait savoir que le cadre réglementaire était parfaitement clair et qu’il ne filtrait pas ses eaux sous le seuil de 0,8 micron (µm). A Volvic, par exemple, l’eau est filtrée à 1 micron, d’après l’industriel. Directeur général de la santé jusqu'en avril 2023, Jérôme Salomon avait indiqué avoir demandé à l’Anses une nouvelle analyse pour s’assurer que l’avis de 2001 n’était pas daté. Il voulait aussi avoir si des filtres plus fins pourraient être utilisés sans modifier le microbisme – les propriétés – de l’eau. L’Anses aurait confirmé son analyse de 2001 – contactée le 12 mars sur le sujet pour fournir les documents qui ont fondé son analyse, l’agence ne nous a toujours pas répondu, arguant avoir été très sollicitée.
Lors de son audition du 19 mars, Muriel Lienau a affirmé devant le Sénat que «des données récentes démontrent qu’il ne s’agit pas d’une désinfection», à propos des filtres à 0,2 micron. «Il s’agit de deux technologies différentes», a-t-elle défendu à propos des filtrations à 0,2 et 0,8 micron, qui produiraient «les mêmes effets» sur les propriétés de l’eau. Pourquoi alors ne pas avoir ainsi choisi la filtration à 0,8 micron, qui semble incontestable d’un point de vue réglementaire, et lui préférer une technologie suspectée d’être illicite ? «La micro-filtration à 0,2 est la seule micro-filtration normée dont l’efficacité est prouvée stable dans le temps», a-t-elle ajouté. Nestlé déplace ainsi le débat: la question n’est plus de savoir si les filtres qu’il utilise au moins sur une partie de ses forages sont illicites, mais de débattre entre experts des techniques de filtration.
Un débat d'expert loin des regards du grand public ?
À noter que Nestlé s’était engagé à fournir aux autorités locales les preuves que ses techniques de filtration n’affectaient pas le microbisme de l’eau. L’entreprise assure avoir transmis toute la documentation requise à la préfecture du Gard, dont dépend Perrier, le 20 mars. Pour l’heure, la documentation susceptible d’éclairer le débat d’experts ne semble pas vouée à être rendue publique. Sollicité, Nestlé n’a pas souhaité la transmettre. Le mot «transparence» faisant pourtant partie des éléments de langage martelés par les dirigeants de l’entreprise lors de ces auditions.



