Après avoir traîné les pieds, un dirigeant de Nestlé est enfin de passage devant la Commission d’enquête visant à éclairer les pratiques de traitement des eaux minérales. L’audition, le 6 mars, de Philippe Fehrenbach, directeur de l’usine de Vergèze (Gard), où est embouteillé le fameux Perrier, s’est révélée particulièrement instructive sur les fraudes et la manière dont l’industriel espère se sortir de ce mauvais pas.
53 millions d'euros pour transformer le site
«J’ai pris connaissance des traitements le 1er mars 2021 à mon entrée en fonction», assure celui qui dit découvrir alors des traitements à base d’UV et de charbons actifs, une pratique non autorisée pour bénéficier de la dénomination eau minérale. Le directeur va être chargé de conduire un «plan de transformation» de l’usine afin de suspendre ces traitements. Montant de l'opération, alors que les traitements incriminés ont été arrêtés, selon ses dires, en août 2023 ? «53 millions d’euros», indique Philippe Fehrenbach. «C’est tout un système, a poursuivi le directeur du site de Vergèze. Cela va du forage à l’intérieur de l’usine. Toute l’installation a été changée.» L'investissement a notamment servi à lancer la gamme Maison Perrier, une eau gazeuse aromatisée qui ne porte plus la mention "eau minérale".
Le dirigeant l’affirme pourtant sous serment : «Je ne sais pas pourquoi ces traitements ont été mis [en place].» Ce qui n'a pas convaincu les parlementaires. «Inaudible», a cinglé Alexandre Ouizille, le rapporteur de la Commission d’enquête, sénateur de l’Oise (PS). Ce dernier souhaitait savoir si les traitements étaient rendus nécessaires par une ressource dégradée ou par des installations vétustes. «Si on mettrait un [nouveau] forage à côté, on pourrait demander la qualification en eau minérale naturelle», a finalement concédé Philippe Fehrenbach à propos de deux forages «qui datent» (sur les huit de Vergèze). La filtration aurait-elle permis de retarder ces gros investissements industriels ? Les épisodes cévenols, de violentes pluies accélérées par le changement climatique, fragiliseraient ces deux forages. Cela ne donne pas une réponse toutefois pour l'ensemble des huit forages exploités par Perrier car ils sont situés dans deux grandes zones hydrogéologiques différentes.
Des traitements à plusieurs étapes du processus
Le directeur s'est montré plus loquace sur l'emplacement des systèmes des traitements d'eau UV et charbon illicites. Ils auraient été situés, selon Philippe Fehrenbach à l’émergence, juste à la sortie du forage, pour les «samples», les échantillons destinés aux analyses qualité, mais aussi en amont des phases d’embouteillage. Les Agences régionales de santé étant chargées de contrôler la qualité tout le long du processus. Elles ont indiqué à de nombreuses reprises combien il était difficile de déceler ces systèmes de traitements.
Last but not least, Philippe Fehrenbach a confirmé, comme révélé notamment par Radio France, que le site filtre l’eau à 0,2 µm depuis la fin de son plan de transformation. Problème, il semble clairement que cette pratique a un effet «désinfectant» et modifie le microbisme de l’eau (ses propriétés), ce qui n’est pas compatible avec une appellation eau minérale. Le directeur de Nestlé promet d’apporter la preuve du contraire aux autorités locales d’ici au 20 mars. Lors des auditions précédentes, l'ancien directeur général de la santé, Jérôme Salomon, a souligné que la littérature scientifique plaide pour le contraire. Nestlé milite pour faire évoluer la réglementation française sur des filtrations plus fines, alors qu'elle n'est pas autorisée sous 0,8 µm. Pourquoi Nestlé doit-il toujours filtrer sous le seuil fixé par la réglementation après avoir investi 53 millions d'euros pour mettre à niveau ses installations ? La question reste posée.



