Chronique

Nutri-score, filtration des eaux minérales... Quand le secteur agroalimentaire fabrique le doute

[Agronomix : un regard sur l’agro] La bataille sur le Nutri-score et celle autour de la filtration des eaux minérales ont démontré comment certains acteurs de l’agroalimentaire n’hésitent pas à s’attaquer au consensus, même scientifique.

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Eau minérale
Nestlé sème le doute autour des seuils de filtration des eaux minérales.

Toujours bloqué. Le nouveau Nutri-score pourrait encore attendre en France avant d’être apposé sur les produits dans les rayons. La nouvelle mouture de l’algorithme nutritionnel bien connu des français devait entrer progressivement en application à compter du 1er janvier… 2024. L’arrêté nécessaire à son entrée en vigueur se faire attendre. La ministre de la Santé, Catherine Vautrin, a pourtant indiqué avoir signé le texte ce mercredi 12 mars. 

Les arguments des industriels réfractaires trouvent écho

Problème : il faut aussi la signature de la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, qui a clairement signifié qu’elle faisait de la rétention. «Le Nutri-score pose un certain nombre de problèmes à des filières d’une très grande qualité, a-t-elle déclaré devant le Sénat début mars. (…) Nous aurions pu espérer que les effets de bord négatifs puissent être corrigés. Ce n’est pas du tout le cas. Les choses se sont même aggravées puisque le lait, par exemple, a été classé comme boisson et non plus comme aliment, ce qui est proprement scandaleux de mon point de vue.» La ministre reprend ainsi les arguments de certains industriels hostiles à l'indicateur révisé. 

Danone dont les «yaourts à boire» comme l’Actimel sont désormais sévèrement notés – la version originale passe d’une note «B» à «E» - martèle que l’indicateur apporte «une vision erronée de la qualité de nutritionnelle de ses produits». Tant pis si l’algorithme est élaboré par des scientifiques sans conflit d'intérêt, spécialistes de la nutrition, qui travaillent sur le mode du consensus à partir de la littérature existante. La fabrique du doute opère.

Une posture qui crée des remous au sein même de l’industrie : Nestlé par exemple, qui appose le Nutri-score sur l’ensemble de ses gammes, y compris quand il vire au rouge comme sur KitKat, a plusieurs fois réaffirmé son soutien à l’initiative. Le travail qu’il continue de faire sur ses recettes, pour ne pas voir ses notes dégradées avec le nouvel algorithme, risque de ne plus être valorisé. Les bons élèves n'ont plus d'incitation à le rester.

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Confusion aussi autour de la filtration des eaux

La multinationale suisse n’est pourtant pas exemplaire sur tous les sujets. Empêtrée dans une polémique autour de ses eaux minérales en France, elle participe à la confusion en matière de filtration des eaux. Pour rappel, l'eau bénéficie de la dénomination «minérale naturelle» si elle n’a fait l’objet d’aucun traitement modifiant ses caractéristiques microbiologiques. Cela n’empêche pas d’utiliser certains filtres pour retenir des composés comme le fer ou l’arsenic présents dans ces eaux.

Mais ils ne doivent pas avoir une taille inférieure à 0,8 micromètres (μm) car en dessous, cela modifie les propriétés microbiologiques de l’eau. C’est du moins ce qu’estiment les autorités sanitaires en France depuis un avis de l’Efssa - devenue l'Anses – daté de 2001. Nestlé a mis en place des filtres à 0,2 μm sur ses sites après avoir dû retirer des filtres à charbon et traitements UV, interdits car ils "désinfectent" les eaux, après avoir notifié ces pratiques aux autorités. 

Un avis des autorités remis en cause

Jérôme Salomon, lorsqu’il occupait la fonction de directeur général de la Santé, a sollicité l’Anses pour vérifier si cet avis n’était pas daté après les demandes de Nestlé d’entériner la filtration à 0,2 μm : l’agence a rendu un avis «très clair, a-t-il souligné lors de son audition au Sénat le 5 mars. Nous n’avons pas d’élément nouveau nous permettant de modifier les seuils de coupure». Pour l’Anses, dont l'analyse – non publique – reposerait sur une revue de la littérature scientifique, pas question de descendre sous les 0,8 μm.  

Pas de quoi décourager Nestlé qui affirme que «des outils scientifiques avancés permettent d’établir avec certitude que différentes technologies de microfiltration ont les mêmes effets : elles conservent les constituants essentiels de l’eau minérale» et appelle à un véritable «débat scientifique». Alors que l'administration centrale demande ces fameuses études à Nestlé depuis de longs mois, l’entreprise a promis de fournir des éléments en ce sens aux autorités locales dans les prochaines semaines.

Si l’entreprise est au premier plan de la polémique, ses prises de positions doivent en soulager d'autres qui demeurent dans l'ombre. D’après un rapport de l’IGAS de 2022, rendu public ces derniers mois, au moins 30% des minéraliers auraient recours à des traitements illicites, principalement des filtrations inférieures à 0,8 μm. Une affaire moins claire que de l'eau de roche. 

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