C’est une des sept branches professionnelles à laquelle le Premier ministre, Jean Castex, a décerné un bon point… Le transport routier de marchandises a commencé à s’attaquer au chantier de revalorisation de ses métiers, des salaires aux conditions de travail, en passant par les frais de déplacement.
Les conducteurs de véhicules ont formé le plus gros des bataillons des travailleurs « de la deuxième ligne », ces salariés qui ont fait tourner le pays au début de la crise sanitaire. Le gouvernement fait pression auprès de leurs employeurs, pour que ces métiers soient revalorisés. Notamment leurs salaires.
10,49 euros bruts de l’heure
La plupart des chauffeurs routiers sont payés 10,49 euros bruts de l’heure. Or, depuis son augmentation automatique du 1er octobre, le Smic est à 10,48 euros bruts. Cet « écrasement » des grilles salariales de branche est un des problèmes soulevés par l’augmentation du salaire minimum national : les métiers dont on valorise les compétences par un salaire légèrement supérieur au Smic, s’en rapprochent de très près.
« Les salariés au Smic sont minoritaires dans le transport routier de marchandises, mais avec la hausse du Smic, l’écart avec les salaires des conducteurs est faible », reconnaît Erwan Pouméroulie, responsable des affaires juridiques et sociales de la Fédération nationale des transports routiers (FNTR). « On essaie d’éviter ce tassement de la grille, mais c’est la course perpétuelle au Smic… » L’accord à venir pourrait prévoir dès à présent une hausse en cas d’augmentation du Smic au 1er janvier, pour que les partenaires sociaux du secteur n’aient pas besoin de se revoir trop vite.
Six grilles salariales à négocier
Bas salaires, éloignement familial, conditions de déchargement… Les contraintes du métier ne le rendent pas attractif. Selon la FNTR, il manque 40 000 chauffeurs routiers en France, auxquels s’ajoutent des besoins dans la logistique, pour un total de 80 000 postes non pourvus dans la branche. Les six secteurs qui la composent (transport sanitaire, de marchandises, de voyageurs, de fonds, le déménagement, la logistique) partagent une même convention collective, mais six grilles salariales et quelques sujets propres.
Les secteurs du transport de voyageurs et du transport de fonds accordent par exemple un 13e mois, pas les autres. Le secteur du déménagement a négocié un accord pénibilité. Le transport de marchandises, qui pèse plus de la moitié des effectifs de la branche, démarre le 10 novembre ses négociations salariales annuelles.
« Côté patronal, on aimerait pouvoir revaloriser plus fortement les bas salaires que ceux du haut de la grille, mais les syndicats n’aiment pas. Donc généralement, tous les salaires de la grille bénéficient du même pourcentage d’augmentation », précise Erwan Pouméroulie. Face aux pressions de l’Etat pour que les secteurs de la deuxième ligne revalorisent leurs salaires, il estime « ne pas avoir de leçon à recevoir de l’Etat », et que son rôle est de « proposer des hausses supportables pour les TPE et PME dont les marges sont faibles ».
Chantier de refonte des classifications
« Nous demandons une hausse de 10% pour tous les salaires de toutes les grilles conventionnelles, annonce Patrick Blaise, secrétaire général de l’Union route de la CFDT. Dans les services, certaines hausses atteignent bien 15%... » Patrice Clos, représentant de FO Transports, regrette que « le chantier de redéfinition des classifications soit à l’arrêt. Contrairement à ce que dit le Premier ministre, les négociations n’avancent pas dans le transport ».
Ce travail très technique, entamé il y a plusieurs années, consiste à donner une définition des métiers, qui ont forcément évolué, à leur associer un coefficient, correspondant à un salaire. « La plupart des nouvelles classifications, dans le transport de marchandises, sont écrites. Elles donneront plus de souplesse aux entreprises pour gérer les évolutions de carrière, pas faciles pour les chauffeurs, précise Erwan Pouméroulie. Il reste quelques points techniques à résoudre, mais on pourrait aboutir d’ici douze à dix-huit mois. Le secteur du déménagement a réussi, lui, à refondre ses classifications en 2018, et ça se passe très bien. Mais il a moins de métiers... »
Négociations à l'arrêt sur les conditions de travail
C’est au niveau de la branche (44 435 entreprises, dont 95% de moins de 50 salariés, 745 000 salariés dont 400 000 conducteurs, parmi lesquels 330 000 dans le transport de marchandises) que sont discutées les dispositions communes relatives notamment aux conditions de travail, à la formation, aux règles d’embauche et de rupture du contrat, au nombre de jours pour enfants malades… Des règles parfois très anciennes, qui ne correspondent plus à l’exercice actuel du métier, alors qu’elles peuvent influer sur son attractivité.
Mais la négociation sociale est souvent tumultueuse, notamment dans le secteur du transport routier. Les longues années de négociation, de 2011 à 2015, sur certains sujets – dont la durée du préavis de démission, les congés payés et intempéries, les congés familiaux, la durée des périodes d’essai – se sont heurtées aux ordonnances travail de 2017 qui réorganisent ce qui relève de la branche ou de l’entreprise, puis à la réforme de la formation professionnelle de 2018. Le directeur des affaires sociales espère pouvoir reprendre les négociations en 2022…
Le transport est par ailleurs concerné par une décision que doit prendre avant mi-octobre le conseil d’Etat sur ce que la branche peut, ou non, imposer à toutes les entreprises qu’elle couvre. Or, le secteur est doté d’un accord de branche sur les frais de déplacement et les amplitudes horaires qui pourrait être remis en cause. « Il y a une contradiction dans le discours gouvernemental », note Erwan Pouméroulie. Comment demander aux branches de revaloriser leurs métiers tout en leur interdisant d’imposer certains minimas aux entreprises… La crise sanitaire a changé la donne, alors que les lois restent inchangées.



