L'Usine Nouvelle. - Est-ce que l’éviction d’Emmanuel Faber de la direction générale de Danone signe l’arrêt de mort des sociétés à mission cotées ?
Jérémy Lévêque. - Je ne crois pas. Danone est la première du genre et toute l’action des fonds activistes a été analysée au regard du fait que Danone est aussi une société à mission. Cela a été un des éléments du débat. C’est très nouveau. On a opposé à ces investisseurs un projet de long terme, sinon on n’aurait discuté que de la dissociation des fonctions et des canons de la bonne gouvernance. Pascal Lamy, le président du comité de mission, a d’ailleurs rappelé à cette occasion que Danone était tenu à d’autres objectifs que la rentabilité financière.
Ce comité travaille et lors de la prochaine assemblée générale (AG), il rendra compte aux actionnaires. Il dira si la politique de l’entreprise est en phase avec sa mission. Et ce quels que soient les dirigeants en place. Dans la loi Pacte, le comité de mission peut opposer juridiquement le projet d’actionnaires minoritaires qui remettraient en cause ce qui a été inscrit dans les statuts. Il peut sonner l’alerte. D’ailleurs Bluebel Capital et Artisans Partners n’ont critiqué que les performances financières, ils ne sont pas revenus sur la mission car ils ne veulent pas passer pour les « méchants », ceux qui mettent en cause le vote ultra-majoritaire du statut de Danone et le projet économique et social initié par Antoine Riboud. Au-delà du rapport du comité de mission, la société doit aussi selon la loi être auditée par un auditeur externe, ce qu’on appelle un OTI, un organisme tiers indépendant, le type d'acteur qui réalise déjà un DPEF, déclaration de performances extra-financières. Cela doit éviter le green et social washing.
Est-ce que les enjeux de RSE impliquent forcément une dégradation des performances financières ?
Pour accomplir sa mission, l’entreprise doit être rentable car elle doit allouer des crédits à sa mission. Mais d’un autre côté, on a longtemps pensé qu’on ne pouvait conduire une entreprise qu’à l’aune de ses KPI financiers, auscultés tous les trois mois. Avec ce nouveau statut, il faut réviser les grilles de performances classiques au profit de grilles plurielles et globales qui tiennent compte de l’impact de l’entreprise sur les territoires, la société. Aujourd’hui, on assiste à une confrontation un peu brutale entre une gouvernance classique et une réalité qui est bien plus complexe. Cela implique aussi un renouvellement du rôle des conseils d’administrations qui ne sont pas forcément bien outillé pour cette nouvelle donne.
On renvoie toujours les performances de Danone à celles de ses concurrents dans l’agro-alimentaire, est-ce inévitable ?
Cela fait partie des canons actuels de l’analyse financière, on confronte la rentabilité de Danone à Unilever ou même à Heineken. Mais on peut contester cette manière de comparer des entreprises qui ont des périmètres et des activités très différentes et qui n’ont pas été touchées de la même manière par la crise. Aujourd’hui les activistes ont gagné une manche en obtenant le changement de fonction d’Emmanuel Faber qu’ils ont en quelque sorte « ramené dans le rang ». Mais demain, ils devront peut-être eux-mêmes plier face à d’autres actionnaires ou parties prenantes qui revendiqueraient la mission de Danone, si la stratégie de l’entreprise s’en écarte. En tant qu’ambassadeur le plus avancé du mouvement des entreprises à mission, Danone essuie les plâtres et son dirigeant aussi. Cette expérience devra servir de référence pour les prochains.
Quelles réflexions vous inspirent toute cette affaire ?
Il y a quelques semaines, nous avions écrit une tribune dans Les Echos avec quelques chercheurs sur le plan de restructuration de Danone, en expliquant cette fois que, si rien n’empêchait une société à mission de licencier, le dirigeant devait dorénavant prendre cette nouvelle donne en compte pour justifier de ses actes. Ici, c’est en quelque sorte une situation duale qui se dessine. Le dirigeant peut dorénavant mobiliser la mission pour protéger son projet d’entreprise, notamment face à des acteurs qui voudraient trop vivement pousser leurs intérêts personnels. C’est la preuve de la double opposabilité que permet la mission, une fois écrite dans les statuts : elle oblige le dirigeant autant qu’elle protège l’entreprise. Le fait qu’Emmanuel Faber n’ait pas quitté Danone et conserve pour l’instant sa place dans l’entreprise comme président du conseil est aussi une petite victoire. Il pourra se prononcer sur les agissements du futur directeur général à l’aune de la mission. Le conseil d’administration a le pouvoir de révoquer un DG. Ce sera passionnant à suivre.



