Reportage

Dans les Pays de la Loire, ces entreprises familiales pionnières de la relance

Les ETI et PME de l’est des Pays de la Loire continuent à investir, portées par les impératifs environnementaux. Soutenues par des réseaux locaux très actifs, elles ont su se mobiliser pour tirer parti du plan de relance.
 

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Nichées dans le paysage rural des Pays de la Loire, près de 70 usines bénéficieront d’une aide d’État à l’investissement. © Pascal Guittet

Casque de réalité virtuelle sur les yeux, Charles Boisseau, cinquième génération à la tête de l’entreprise de maçonnerie Boisseau Bâtiment, déambule dans sa future usine connectée. « Et là, on est à la cote 60 mètres ? Ce n’est pas assez ! Il faut une usine plus grande… » Au rez-de-chaussée des locaux d’Alfi Technologies, une société de conception et de fabrication de lignes de production, l’entrepreneur découvre l’usine dont il n’a pour l’instant que le terrain. « Je suis limite ému… », lâche-t-il.

Entre les deux entreprises des Mauges, plateau coincé entre la Loire et Cholet (Maine-et-Loire), quelques éoliennes noyées dans la brume, des villages dont les statues célèbrent le soulèvement vendéen, des kilomètres de haies d’un bocage précieusement préservé. Et d’autres usines à la campagne, comme celle que construit non loin de son site historique l’équipementier électronique Lacroix Electronics, attaché à son territoire et à ses savoir-faire. « Territoire d’industrie », le Choletais-Mauges compte 22 % d’emplois industriels.

Des entreprises saines et solides

Boisseau Bâtiment, passé de 15 à 150 salariés en vingt-cinq ans, préfabrique déjà des balcons et d’autres pièces de maçonnerie dans son usine de Botz-en-Mauges. Mais son patron veut se doter d’une usine de production de maisons modulaires en béton. Il tenait à travailler avec une entreprise du coin. Sa banque lui a fait visiter Alfi Technologies. Ambassadeur french fab pour le Maine-et-Loire, son dirigeant Yann Jaubert conçoit pour Boisseau une usine automatisée, connectée, transposable à l’étranger. Sur son site où sont assemblées des machines de tri pour les postes du monde entier, Alfi fabriquera les moules des modules béton.

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Préfabrication d’un balcon dans l’usine de Boisseau Bâtiment à Botz-en-Mauges (Maine-et-Loire). Photos : Pascal Guittet

Le projet de Boisseau Bâtiment, très novateur, écologique puisqu’il limite les nuisances des chantiers, créateur de 27 emplois sur le territoire, cochait toutes les cases pour bénéficier des aides à l’investissement du plan de relance gouvernemental. L’entreprise recevra une subvention de 400 000 euros pour son usine (3 millions d’euros d’investissement) de Chemillé-en-Anjou, à quelques kilomètres de là. C’est l’agence de développement économique de la Région, Solutions & Co, qui lui a conseillé de déposer un dossier.

Au lancement du plan de relance, Région, État et chambres de commerce se sont mobilisés pour inciter les PME dont ils connaissaient déjà très bien les projets à se porter candidates. « Tous les ingrédients étaient là pour organiser la résilience, analyse Yann Jaubert. Le dynamisme des séminaires de Bpifrance, les communautés de la french fab et de l’Alliance industrie du futur, des territoires bien organisés, comme les Mauges, où les industriels se connaissent, partagent leurs bonnes pratiques. Quand la crise est arrivée, tout le monde a eu envie de travailler de façon plus solidaire. »

Le Maine-et-Loire, la Mayenne et la Sarthe accueillent de grosses PME familiales, aux finances saines, qui savent regarder loin. Les projets d’investissements étaient déjà dans les cartons quand la manne des subventions est arrivée. « Des réunions efficaces, regroupant les forces vives du territoire, ont instruit les candidatures pour ne présenter que les plus solides », raconte un participant. Bilan : à la mi-décembre, 13,4 % des lauréats du volet « territoires » du plan de relance se situaient en Pays de la Loire, alors que la région ne pèse que 5 % du PIB national.

Réduction de l’empreinte écologique

« Bpifrance nous avait conseillé de déposer un dossier. Entre la demande et la réponse, il s’est écoulé huit jours ouvrés. Je n’en revenais pas ! » Éric Boittin, le patron de Serap, a succédé il y a vingt ans à son père, dirigeant de l’entreprise pendant trente-trois ans. Serap produit à Gorron (Mayenne) des refroidisseurs pour abaisser très rapidement la température du lait à 4 degrés. Dans l’usine, une centaine de chaudronniers et soudeurs, parfois de père en fils, fabriquent entre 1 500 et 2 000 grosses cuves d’Inox par an.

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Chaque cuve est dotée d’un système de réfrigération personnalisé selon les contraintes électriques du site.

Les refroidisseurs de Serap partent vers plus de cent pays. Énergivores, ils peuvent représenter jusqu’à 70 % de la consommation d’électricité d’une exploitation. Depuis 2017, l’ETI, qui compte 500 salariés dont 270 en France, s’est engagée dans un projet de R & D, Tank 2020, un refroidisseur qui, grâce à une intelligence embarquée, module sa puissance en fonction du taux de remplissage de la cuve et de la température extérieure.À l’arrivée, une économie de 60 à 80 % pour les producteurs de lait. La fabrication de cet équipement breveté doit démarrer en septembre 2021. Pour son investissement, qui dépasse le million d’euros et crée 25 emplois, Serap recevra 700 000 euros de France Relance.

Vaubernier, fromagerie résiliente

À Martigné-sur-Mayenne, en surplomb de la Mayenne – particulièrement haute cet hiver –, la fromagerie Vaubernier produit le camembert Bons Mayennais depuis 1912. Catherine Drezen, troisième du nom à la tête de cette PME familiale de 130 salariés (55 millions de chiffre d’affaires), se souvient avoir habité, enfant, au « château », la maison de maître qui a abrité les premières productions et accueille aujourd’hui la cantine. La directrice générale, Sophie Geissler, rend hommage à « la gestion en bon père de famille, qui a permis à l’entreprise d’être résiliente face à la crise ».

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La fromagerie produit 100 000 camemberts par jour, tous retournés un par un à la main en cours d’affinage dans le hâloir.

Vaubernier va investir 2,7 millions d’euros en deux ans, notamment pour réduire son empreinte environnementale. Une chaufferie plus propre, au gaz naturel liquéfié, remplacera la vieille, au fioul, pour produire de la vapeur. Les nouvelles tours aéro-réfrigérées seront moins polluantes, les machines à laver utiliseront moins d’eau. Les 800 000 euros du plan de relance « mettent un coup d’accélérateur à des projets structurants », se réjouit la directrice générale.

Le Bourray, des serviettes en papier recyclé

Le plan de relance s’intéresse aussi à l’économie circulaire, qui peut permettre de sécuriser ses approvisionnements. À Saint-Mars-la-Brière, près du Mans (Sarthe), la papeterie Le Bourray s’étire le long de l’Huisne depuis 1844. L’ancien site Arjowiggins a été repris il y a deux ans, avec 110 salariés sur 260, par CGMP, un client sarthois, fabricant de serviettes en papier. La pâte à papier arrive d’Amérique du Sud et de Scandinavie sous forme de feuilles épaisses emballées dans des ballots rectangulaires, ensuite mélangées à l’eau dans de grandes cuves.

De l’industrie lourde, avec des machines imposantes, couvertes de la poussière blanche de la ouate de cellulose, dans une atmosphère humide. La pâte s’étire et sèche sur d’énormes cylindres. Le papier, parfois, se déchire et s’envole dans les hauteurs du bâtiment, où les volutes de ouate bleue, rouge, blanche, se mêlent à la vapeur, déclenchant le ballet empressé d’ouvriers réparant la panne.

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Reprise en 2019 par CGMP, la papeterie s’est lancée dans la fabrication de sa propre pâte à papier à partir de papiers recyclés.

François Bourdin, le directeur général, fourmille de projets. « Pour maîtriser l’aval et parce que l’économie circulaire est dans l’air du temps », la papeterie a commencé à fabriquer elle-même sa pâte à papier, à partir de papiers recyclés. Vif succès auprès des clients. Pour en produire plus, 12 millions d’euros seront investis dans une nouvelle machine, un projet qui créera 47 emplois. L’investissement est soutenu à hauteur de 800 000 euros par l’État, un moyen de renforcer cette entreprise socialement emblématique.

Réinvestir l'argent public dans l'industrie locale

« Heureusement qu’il y a Le Bourray ! C’est que du bonheur ! », soupire Céline Bourdin, la présidente de la papeterie et de CGMP, l’entreprise qui l’a reprise. Car CGMP, créé par sa mère à Tuffé, en pleine campagne sarthoise, souffre. Le marché des serviettes et nappes en papier pour la restauration s’est effondré avec la crise. Quelque 70 % des 140 salariés sont au chômage partiel. Quelques machines impriment des feuilles d’arbres sur des rouleaux de ouate livrés par Le Bourray. Des serviettes pour la grande distribution, qui ne représente que 5 % du chiffre d’affaires. « Mon cœur saigne, le poids familial est lourd à porter », reconnaît la dirigeante.

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En bonne santé avant la crise, le fabricant de serviettes en papier CGPM souffre de la fermeture des restaurants.

Ambassadrice de la french fab dans la Sarthe, Céline Bourdin se dit prête, pour Le Bourray, à investir dans des machines plus chères si elles sont françaises ou européennes. « On nous donne de l’argent public, il faut le remettre dans le circuit. » Un critère qui a souvent compté pour désigner les lauréats du plan de relance, même si le gouvernement ne pouvait l’exiger. À Gorron, à quelques pas de Serap, la PME de snacking chaud My Pie (35 salariés) a touché 800 000 euros du plan de relance pour accroître sa production. Elle a commandé un tunnel de réfrigération cryogénique à Serap, faisant ruisseler l’argent public auprès du tissu local. Charles Boisseau a choisi Alfi Technologies pour cette même raison.

Modernisation des équipements

Chaque fois qu’elle le peut, Sylvie Casenave-Péré, la présidente de Posson Packaging, entreprise d’impression et découpe d’emballages installée à Louailles (Sarthe), fait elle aussi travailler les entreprises de son territoire. Mais engagée dans un ambitieux programme de modernisation, la dirigeante de l’entreprise de 130 salariés et 28 millions d’euros de chiffre d’affaires le reconnaît : « Les machines viendront de Suisse et d’Allemagne. »

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Le spécialiste de l’emballage Posson profitera du soutien de l’État pour accélérer l’automatisation de son parc de machines.

Quand elle prend la tête de la PME en difficulté dans les années 1990, elle choisit de réduire son impact environnemental. S’engage dans des certifications et dans l’amélioration des conditions de travail, traque les pertes de matières premières, allège les cartons, convertit ses clients aux encres végétales… Il y a deux ans, Posson Packaging devient membre de l’Alliance industrie du futur. « Nous étions déjà bien avancés dans nos réflexions quand la crise est arrivée », raconte Sylvie Casenave-Péré, qui, depuis la crise sanitaire, reçoit dans le vaste hall d’accueil de son usine, un bâtiment blanc au toit ondulé.

Solidarité et soutien

À partir de mars, coincé sur le site par la fin de déplacements, son comité directeur définit un nouveau plan d’investissement de 12 millions d’euros. Il sera soutenu à hauteur de 760 000 euros par l’État. « Ce sont des investissements structurants en robotique, en logistique, en informatique, que l’on va pouvoir faire en deux ou trois ans au lieu de six », se réjouit la dirigeante, désormais propriétaire, avec un collectif de cadres, de l’entreprise. Dans l’usine aux parois vitrées pour laisser entrer la lumière du jour, un robot baptisé Tétris par les salariés, une découpe grand format et une nouvelle onduleuse sont arrivés depuis peu.

Membre de Dirigeants responsables de l’Ouest, un réseau de patrons engagés, Sylvie Casenave-Péré est aussi bénévole dans l’association Apesa de soutien psychologique aux patrons. « Il est très étrange de passer de l’optimisme des entrepreneurs qui investissent, préparent l’avenir, à la détresse de ceux qui sont en train de tout perdre. Ils n’y sont pour rien, certains marchés se sont brutalement arrêtés alors que leur entreprise était florissante. C’est très très dur… » Elle offre aux visiteurs des sablés de Sablé (Sarthe) et des caramels de Vendée. « Il faut les soutenir », glisse-t-elle, avant de filer aux Sables-d’Olonne (Vendée) accueillir les vainqueurs du Vendée Globe.

Les Pays de la Loire, grands gagnants du plan gouvernemental

Région dynamique, parmi les premières à présenter des candidats, les Pays de la Loire ont été récompensés en recueillant le plus grand nombre de lauréats du premier volet « soutien à l’investissement industriel » du plan France Relance. Soixante-cinq entreprises bénéficieront d’une aide à l’investissement, sur les 524 connues en 2020 au niveau national. Le plan de modernisation du secteur automobile en aidera 14 (151 au niveau national), celui de l’aéronautique 12 (136 au niveau national).

Les investissements prévus au titre de ces deux plans dépassent les 50 millions d’euros dans la région (605 millions au niveau national), subventionnés à hauteur de 23 millions d’euros (257 millions au total). Troisième volet, celui des projets territoriaux. Sur les 253 lauréats connus mi-décembre, 34 se situent en Pays de la Loire. Ils toucheront 21,6 millions d’euros de subventions sur un total de 143 millions.

Le dernier chapitre, celui des relocalisations, baptisé « résilience », vise cinq secteurs critiques. Sur les 31 premières entreprises lauréates au niveau national, 5 en bénéficient en Pays de la Loire, dont l’usine en construction de Lacroix Electronics dans le Maine-et-Loire. Mi-février, une deuxième vague d’annonces sur les plans auto et aéro et sur les relocalisations ajoute une trentaine d’entreprises régionales à ce bilan.

 

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