Analyse

[Analyse] Avec son nouveau gouvernement, Emmanuel Macron changera peut-être tout... sauf sa politique économique

Se "réinventer", "un nouveau chemin", "reconstruire"... Le Président de la République et son nouveau Premier ministre Jean Castex, nommé vendredi, 3 juillet, vont mettre en oeuvre la phase II du quinquennat. Mais derrière les mots, Emmanuel Macron va-t-il vraiment changer ? Sur sa manière d’exercer le pouvoir, peut-être, sur un verdissement de l'économie, sans doute, mais certainement pas sur sa politique économique. Quelques arguments pour s’en convaincre.

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Emmanuel Macron allocution 16 mars
Emmanuel Macron va-t-il vraiment changer ?

Le Président de la République promet depuis quelques semaines de "se réinventer". Dans son interview à la presse quotidienne régionale publiée vendredi 3 juillet, il évoque de nouveau un "nouveau chemin". Quelle peut-être la réalité de ce changement et va-t-il mener à une inflexion de sa politique économique ? Difficile à croire.

Si le Président change la méthode, le casting, si de nouveaux enjeux émergent, il y a fort à parier qu’il ne déviera pas sur ses fondamentaux en matière économique. Pourquoi le ferait-il ? D’abord on ne change pas de convictions en quelques semaines, par ailleurs avant que cet événement exogène - la pandémie - ne frappe le monde et la France, il avait quelques raisons de croire qu’il menait le pays sur la bonne voie.

Une stratégie plutôt porteuse

Fin 2019, le taux de chômage était tombé à 8,1 %, au plus bas depuis dix ans, laissant espérer un possible 7 % en fin de quinquennat. Même l’industrie s’était mise à recréer des emplois nets alors qu’elle en perdait depuis vingt ans. Le taux de marge des entreprises était à l’inverse au plus haut, toujours depuis dix ans à 32,5 %. L’attractivité de la France était forte, devenue la première destination des investissements étrangers en Europe devant l’Allemagne et le Royaume-Uni, selon la dernière enquête du cabinet EY.

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Et Business France décomptait qu’en 2019, 26 % de ces investissements étrangers concernaient des sites de production. Dans la mesure où les différentes réformes sur le travail, la formation, la fiscalité du capital étaient en train de porter leurs fruits, factuellement Emmanuel Macron n’a aucune raison de remettre en question ses choix politiques, si ce n’est l'impopularité dans laquelle il est tombé.

Au-delà de cette impopularité qui est toujours un handicap pour gouverner, la logique amène à penser qu’il pourrait changer de politique économique au vu d’une situation différente puisque l'économie tricolore, avec une prévision de - 11 %, est, en quelque sorte, au bord d’un précipice.

Trois décisions qui en disent long

Regardons les décisions prises ces dernières semaines pour voir si le président a vraiment "changé". Visiblement, il croit toujours au travail, puisqu’avec la mise en œuvre de l’activité réduite de longue durée (la nouvelle version du chômage partiel), il pense toujours qu’il vaut mieux travailler un peu, que chômer complètement. Par ailleurs, c’est une réponse pertinente pour maintenir les revenus des salariés comme les compétences dans les entreprises. Il croit toujours aussi qu’il ne faut pas décourager le capital et baisser la fiscalité puisque parmi les trois « jokers » qu’il a sortis pour récuser trois des cent cinquante préconisations de la Convention citoyenne sur le climat, il a refusé d’introduire une taxe de 4 % sur les dividendes.

Par ailleurs, il croit toujours à l’innovation et maintient une politique très « pro-entreprise ». L’analyse des premiers plans de soutien sectoriels qui sont sortis le confirme. Dans le plan auto, si environ 1,3 milliard d'euros sont dédiés à soutenir la demande via les primes à l’achat ou la conversion, plus de 900 millions sont destinés à soutenir les entreprises (via des subventions à la recherche, à la modernisation et à l’investissement dans les fonds propres).

Dans le plan aéronautique, c’est aussi 1,5 milliard d'euros qui sont mis sur la table pour favoriser l’innovation et 800 millions en subventions ou fonds propres pour moderniser et consolider la filière.

Rigueur budgétaire pas d’actualité

La question se pose d’un revirement sur une forme de rigueur budgétaire. Si le président Emmanuel Macron a toujours affirmé vouloir revenir dans les clous des règles européennes, il ne s’est pas illustré particulièrement puisque le déficit public qui avait baissé en 2018 est remonté à 3,1 % en 2019. Il n’est pas étranger à une certaine forme de pragmatisme en la matière puisqu’il avait distribué 17 milliards d’euros pour éteindre la révolte des Gilets jaunes.

Ce "laxisme" budgétaire" touche les pays les plus orthodoxes qui considèrent que l’Etat doit mener une action contra-cyclique face à l’ampleur du choc pour les entreprises. L’Allemagne a elle-même sorti un plan de relance au « bazooka » et ses députés ont voté, le 25 mars dernier, la suspension de leur règle d’or budgétaire constitutionnelle pour s’autoriser un endettement massif.

Trois nouveaux chantiers

Si le Président n’a pas changé de convictions, il a face à lui trois chantiers. Le premier est de répondre à la demande écologique qui s’est matérialisée au soir du second tour des élections municipales. Il faudra du concret, de même qu’il faudra transformer en lois, règlements, programmes, les 146 mesures de la Convention citoyenne sur le climat. Un pacte productif « vert » devait être présenté au printemps dernier. Il devra être musclé pour être crédible et fusionnera probablement avec le plan de relance.

Déjà, un fort soutien de la rénovation thermique des bâtiments est annoncé. Il présente l’avantage de conjuguer une baisse des émissions de CO2 à un fort contenu en emploi local (si les compétences sont au rendez-vous). La stratégie verte sera sans doute une déception pour certains car toute une partie des écologistes aspire désormais non à produire mieux mais à produire moins, considérant que la croissance verte est un leurre. C’est une vue que ne partage pas Emmanuel Macron.

Le second chantier à renforcer est celui de la souveraineté économique. Il n’est pas nouveau. Mais le manque de masques, de tests et de médicaments dans la récente période l’a rappelé douloureusement. C’est un vrai sujet pour l’industrie et cela pourrait accélérer les promesses faites de baisse de taxes de production. La meilleure manière de l’afficher serait la création d’un ministère de l'Industrie de plein exercice, qui n’existe plus en tant que tel à Bercy.

Le troisième chantier est celui des jeunes. La France avait un problème de chômage avec ses jeunes non-qualifiés, elle va en avoir un avec ses jeunes diplômés alors que le réflexe de nombre d'entreprises est de geler leurs recrutements. Pour les non qualifiés, Emmanuel Macron a poussé une réforme de l’apprentissage pour assurer une meilleure insertion, avec une formation plus en phase avec les besoins des entreprises. L’embellie était en cours avec 493 000 apprentis fin 2019.

Désormais, ce sont aussi les jeunes qualifiés qui risquent d’être touchés : la « promotion Covid » comme ils s’appellent eux-mêmes. Le plus jeune président de la V° république qui vend depuis le début de son quinquennat un nouvel avenir à la France peut-il accepter de se retrouver en fin de quinquennat avec plus d’un million d’entre eux en déshérence ? Impossible. C’est pourquoi il y aura un grand plan pour éviter la catastrophe.

Au final, c’est donc plus la méthode que la politique économique qui va changer. Déjà, les concertations avec les syndicats, les assemblées, les collectivités locales et les assemblées citoyennes se multiplient. Emmanuel Macron veut embarquer tout le monde dans un projet percuté par la crise, mais qui n’a pas changé.

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