La valeur travail est-elle de droite ou de gauche ? Les jeunes sont-ils devenus fainéants ? Les Français rêvent-ils tous de se tourner les pouces au boulot ? En 2022, de nombreux débats ont tourné autour du rapport au travail, bouleversé par plus de deux ans de crise Covid. Les cabinets de conseil RH, les DRH sur LinkedIn, les magazines, ont consacré en 2022 des dizaines d’articles et interventions à "l’engagement des collaborateurs", qui serait en berne. Les salariés vont au boulot mais y font le strict minimum, leurs heures et c’est tout, ce qu’on leur demande et rien de plus. Aux Etats-Unis, un jeune utilisateur de TikTok a trouvé un nom à cette nouvelle attitude : le "quiet quitting", ou démission silencieuse. On ne quitte pas son job, mais on y fait le minimum. Lancée en juillet 2022, l’expression a fait florès sur le réseau social avant de se répandre ailleurs.
Ce concept de "quiet quitting" arrive après celui de "big resignation", ou grande démission, mot de l’année 2021, qui désigne une sortie massive du marché du travail aux Etats-Unis. Un phénomène qui n'a pas été observé en France. Les démissions y sont certes en hausse, avec un taux de 2,7 démissionnaires pour 100 salariés au premier trimestre 2022, au plus haut depuis 2008. Mais les salariés français ne sortent pas du marché du travail, ils cherchent un nouvel emploi, plus en phase avec leurs nouvelles attentes. Les indicateurs de l’Association pour l’emploi des cadres (Apec) montrent que les cadres se sont mis en veille, consultent plus souvent les offres d’emploi, sans y répondre forcément. Ils ne désertent pas le travail, ils cherchent du sens, des missions intéressantes, des évolutions.
Dégringolade de la place prise par le travail
Le "quiet quitting" arrive en effet après les "bullshit jobs" (boulots de m…), le "bore out" (l’ennui maladif au boulot), le "brown out" (débranché, le salarié manque de jus)… Des expressions – que le management adore inventer - qui expriment toutes le même malaise : on s’ennuie au boulot, il n’apporte plus la même satisfaction. Conséquence : on part (big resignation) ou on se désengage (quiet quitting). Dans une enquête IFOP pour la Fondation Jean Jaurès sur Les Français, l’effort et la fatigue, 37% des Français reconnaissent être moins motivés par leur travail qu’avant le Covid, 42% des moins de 35 ans, 44% des cadres et professions intellectuelles supérieures…
Quand on ne comprend plus le sens de ce qu’on fait au travail, on investit son énergie ailleurs, dans sa vie privée. Une autre enquête de la Fondation Jean Jaurès montre qu’en 2022, 24% seulement des Français affirment que le travail occupe une place importante dans leur vie, contre 60% en 1990 ! Une dégringolade… Les années Covid ont recentré les gens sur leur sphère intime, ont valorisé les loisirs et le temps consacré aux proches.
Réinventer le travail
«Le travail n’est pas notre vie», affirme la vidéo TikTok qui a lancé l’expression "quiet quitting". Les directions d’entreprise - ont-elles le choix ? - sont sensibles aux nouvelles attentes de leurs salariés. Les DRH veillent plus qu’avant au juste équilibre entre vie privée et vie professionnelle : droit à la déconnexion, souplesse des absences pour raison privée, télétravail à la carte, soutien aux aidants… Autant d’arguments utilisés pour réussir à recruter ces "talents" que tout le monde s’arrache.
Faut-il vraiment s’alarmer de voir le travail remis à sa place ? Les recruteurs affirment que, chez les jeunes, l’intérêt du poste proposé l’emporte sur toutes les autres considérations. Les cadres observés par l’Apec montrent la même exigence. Les salariés ne se désengagent pas, ils ne veulent plus s’ennuyer ou bosser comme des dingues sans savoir pourquoi. Ils poussent managers et directions à réinventer le travail, en offrant plus d’autonomie, en expliquant le sens des missions, en développant le collectif, en tenant compte des contraintes personnelles de chacun. Possible dans beaucoup de métiers ! C’est à cette condition que les salariés donneront le maximum pendant leurs heures de travail. Mais ils n’iront plus au-delà, préserveront soirées et week-ends, pour aborder leur semaine de travail heureux et équilibrés. Et c'est une bonne nouvelle !



