Ancien soudeur dans les pots d’échappement, Tarek Zarhdad, 42 ans, travaille désormais dans l’activité hydrogène de l’équipementier automobile Forvia, à Allenjoie, dans le Doubs. «Avant c’était plus brut, mais plus convivial. Aujourd’hui, c’est plus facile physiquement, mais plus dur psychologiquement», témoigne le délégué syndical central de la CGT. Ce constat d’une évolution de la pénibilité du travail ouvrier au cours des dernières décennies est largement partagé. À la faveur de l’automatisation des usines, certaines situations de pénibilité physique parmi les plus flagrantes ont disparu. «Mais d’une certaine façon, une pénibilité en a chassé une autre. Il y a un déplacement du curseur vers d’autres contraintes, avec un travail plus intellectualisé et qui s’intensifie», souligne Thierry Rousseau, chargé de mission à l’Anact, l’Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail. Selon la Dares, 41% des ouvriers qualifiés subissaient au moins trois contraintes de rythme de travail en 2017, soit neuf points de plus qu’en 1994. Le déplacement automatique d’un produit et la dépendance vis-à-vis des collègues sur une ligne de production et le contrôle par des systèmes informatiques, en sont des exemples. «Aujourd’hui, ces systèmes sont très souvent le gendarme qui dit ce qu’il faut faire, quand et à quelle vitesse», indique Thierry Rousseau.
Un plus grand nombre de standards
Chargée de mission dans une agence régionale de l’Anact – l’Aract d’Occitanie –, Carine Belin a observé des effets négatifs de l’intensification du travail chez un grand fabricant de pièces pour l’aéronautique, à partir de 2023 : «Les ouvriers dans un atelier à côté des fours ne devaient pas toucher les pièces chaudes, pourtant ils ne les laissaient pas refroidir jusqu’au bout pour pouvoir tenir le rythme de la production.» Au long de sa carrière de consultant en optimisation des entreprises industrielles, Jocelyn Vert a constaté, lui, cette «augmentation de la charge mentale des ouvriers». Comme chez un fabricant de tracteurs, il y a une dizaine d’années, où les ouvriers étaient confrontés à des difficultés de mémorisation dues à la multiplication des combinaisons d’options sur les véhicules.
En outre, la Dares note une tendance à la diminution de l’autonomie des ouvriers, en raison de leur plus grande proportion à ne pas pouvoir faire varier les délais qui leur sont fixés. Ces contraintes découlent aussi de changements organisationnels, avec la diffusion des principes du lean. Les opérateurs ont ainsi dû appliquer un plus grand nombre de standards dans la qualité, la sécurité, la propreté ou encore le reporting. «Les responsabilités supplémentaires confiées aux opérateurs n’ont pas toujours été accompagnées des marges de manœuvre nécessaires pour bien les assumer», considère Julien Tonner, ingénieur-conseil à la direction des risques professionnels de l’assurance-maladie. Des propos qui résonnent avec le ressenti de Tarek Zarhdad, de Forvia : « Le temps où les gens prenaient des décisions est terminé. On applique des règles, des standards, qui ne dépendent plus de l’humain. » À Creil (Oise), le médecin du travail Jean-Michel Sterdyniak abonde : «La pénibilité physique a diminué, mais la pénibilité psychique a augmenté sous l’impulsion des nouvelles organisations du travail».
La transition écologique induit également de nouvelles contraintes. À l’Aract d’Occitanie, Carine Belin a accompagné une petite entreprise industrielle qui avait choisi d’installer son activité dans une usine désaffectée pour limiter l’artificialisation des sols. Les ouvriers se sont retrouvés embarqués dans un projet bien différent de leur travail habituel, de réaménagement du site et de recyclage de ce qui pouvait l’être. «Dans ces nouvelles situations de travail, la question des risques et de la pénibilité n’est pas mise en avant», regrette-t-elle.

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Les pénibilités classiques persistent
Mais les formes plus classiques de pénibilité n’ont pas disparu. Dans une fonderie de région parisienne où il a l’habitude d’intervenir, le médecin du travail Narada Phlek observe des efforts en faveur des ouvriers : essai d’exosquelettes, intervention d’ergonomes pour améliorer les postes de travail, réalisation de formations pour habituer les salariés à effectuer les bons gestes... Mais «les troubles musculosquelettiques perdurent quand un ouvrier fait des gestes répétitifs pendant vingt ans», souligne-t-il.
Sur les lignes de production, les contraintes de posture sont toujours fréquentes. Dans beaucoup d’usines, le bruit demeure important. «Dans ce domaine, je n’ai pas vu beaucoup d’initiatives. On a plutôt transféré la gestion de ce risque sur les équipements individuels», estime Jocelyn Vert, un ancien expert industriel. Par ailleurs, 20% des ouvriers qualifiés de l’industrie avaient travaillé la nuit au moins une fois au cours des quatre dernières semaines en 2019, contre 10% pour l’ensemble des personnes en emploi, selon l’Insee. Selon des données de 2017 de la Dares, 30 % des ouvriers qualifiés avaient été exposés à au moins un produit chimique cancérogène au cours de la dernière semaine travaillée.
Améliorer le dialogue social
Pour réduire la pénibilité du travail ouvrier, Carine Belin et son agence ont œuvré à améliorer le dialogue social chez le fabricant de pièces pour l’aéronautique. «Pour agir sur ce sujet, on a besoin du regard des ouvriers», plaide-t-elle. L’employeur a ainsi pris conscience de l’importance de prévoir des tuteurs pour accompagner les nouveaux et les intérimaires pendant les week-ends et la nuit. Cette meilleure organisation, in fine, a permis de réduire la charge de travail de l’équipe.
Pour Julien Tonner, il s’agit «d’apporter autant de soins dans la conception des lignes de fabrication que dans le produit fabriqué, afin que les conditions de travail soient pleinement intégrées dans la recherche de performance globale». De son côté, Narada Phlek appelle les employeurs à œuvrer en synergie avec leur service de prévention et de santé au travail. Pour atténuer leurs difficultés, certains ouvriers peuvent aussi demander à utiliser leur compte professionnel de prévention, afin de partir plus tôt à la retraite ou de mener une reconversion professionnelle.
Des aides existent pour aménager les postes
Des aides sont proposées, comme la subvention Prévention des risques ergonomiques de l’assurance-maladie. Disponible pour toutes les tailles d’entreprises, elle permet d’agir sur la manutention manuelle de charges, les postures pénibles et les vibrations mécaniques ayant un impact sur les corps. Les actions de prévention, de sensibilisation, les aménagements de postes de travail et les salaires des experts en prévention peuvent ainsi être financés, dans la limite de 25 000 euros dans les trois premiers cas. Les entreprises de moins de 200 salariés sont également éligibles à un autre mécanisme de soutien, accessible auprès de leur Carsat, la caisse régionale d’assurance retraite et de santé au travail. C’est le contrat de prévention, quand leur secteur d’activité a signé une convention nationale d’objectifs avec la direction des risques professionnels de l’assurance-maladie. Ce dispositif permet de bénéficier d’une aide financière pour réaliser un diagnostic des risques professionnels dans l’entreprise et mettre en place un plan d’action. L’Agefiph est aussi un interlocuteur cité par les médecins du travail pour maintenir en emploi un salarié en situation de handicap, même si certaines aides ont été suspendues en 2025 à la suite d’« un imprévu budgétaire » selon l’organisme. #

Vous lisez un article du numéro 3742 de L'Usine Nouvelle - Mai 2025



