Reportage

Grâce au nucléaire, la Scop La Meusienne veut renouer avec son riche passé industriel

[«Si je propose un truc, est-ce que vous me suivez ?» | Épisode 3] La naissance d'une société coopérative de production (Scop) est belle, mais que se passe-t-il ensuite ? À l'été 2024, 40 salariés de La Meusienne ont décidé de reprendre leur entreprise proche de la liquidation judiciaire. Pendant plusieurs mois, L'Usine Nouvelle vous propose de suivre le quotidien de cette entreprise de métallurgie où les ouvriers sont devenus les patrons.

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La Scop vient de rejoindre la deuxième promotion de l'accélérateur nucléaire de BpiFrance.

Sur un grand tableau blanc, les rendez-vous marqués au feutre suivent les noms des dossiers à ne pas perdre de vue. Un an pile après la reprise de la Meusienne par 40 de ses salariés, Roxanne Creutz garde le cap. «L’objectif c’est que les clients soient tous livrés rapidement parce qu’il faut anticiper les fermetures d’été», résume la jeune dirigeante derrière son bureau encombré de formulaires. 

En ce début juillet caniculaire, les ouvriers de l’équipe du matin et ceux de l’après-midi ont pris le temps de se retrouver sur les marches du bâtiment de la direction pour refaire la photo de groupe qui a lancé l’aventure de la Scop.

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Livré en bobine, l'inox est redécoupé pour alimenter les lignes de production de la Scop

«La phrase qui m’a marqué juste avant qu’on soit viré ça été "C’est moi qui commande, c’est toi qui obéit", c’est comme ça qu’on me l’a dit», se souvient Eric Petitjean, 59 ans dont presque 40 ans sur les lignes de production de l’entreprise de métallurgie d'Ancerville (Meuse). Depuis, le rythme en 3x8 a repris grâce au carnet de commandes qui a tenu le coup

Et dans le petit monde du tube en inox, remporter des contrats s’avère être un parcours du combattant. «Les marchés sont très, très, longs, confie Roxanne Creutz. On essaie d’avoir les groupes en direct pour faire référencer nos produits dans leurs bases de données. Nous avons pris contact avec l’un d’eux en septembre dernier et nous n’avons pas eu de retour. En février j’ai rencontré par hasard un responsable régional qui en a parlé à son comex. Nous avons eu notre première consultation il y a deux semaines.» Les choses ne sont pas plus simples pour récupérer les anciens clients. Avec son nouveau numéro siret, la Meusienne doit souvent recommencer de zéro en se prêtant à des audits de ses processus. «Le sujet n’est même pas de rebâtir une relation de confiance : il s'agit de règlement et d’administratif, précise la jeune femme. C’est la conformité de A à Z de la fabrication et de ce qu’il y a autour. Nous avons externalisé les RH et la comptabilité, certains groupes n’aiment pas d’autres oui, ça dépend de leurs attentes.» 

La Défense et l'usine des années 1980

Dans ce marathon de paperasse et de tableaux Excel, la bonne nouvelle est arrivée de Bpifrance qui a fait rentrer la Scop dans la deuxième promotion de son accélérateur nucléaire. Des auditeurs ont encore fait le tour de l’usine, mais l’enjeu en vaut la chandelle. L’accompagnement de la banque publique pendant 18 mois pourrait changer la donne pour La Meusienne. Elle mise sur l’atome pour trouver des débouchés à forte valeur ajoutée et de long terme.

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Entré comme apprenti, Alain Dudka a connu l'époque où des centaines de salariés travaillaient dans l'usine

Cette potentielle nouvelle heure de gloire raisonne forcément avec celle qu’a connu l’entreprise jusqu’à la fin des années 1980. Aux portes d’une Lorraine encore fortement industrialisée, jusqu’à 700 salariés se sont côtoyés dans les gigantesques halls de celle qui s’appelait alors Société Meusienne de Constructions Mécaniques. De cette époque, il reste une grande photo aérienne de l’usine à son pic d’activité dans la salle de réunion de la direction et un album photo retrouvé dans les archives l’an dernier. Des visites d’hommes d’affaires étrangers, une direction commerciale installée dans l’immeuble Élysées flambant neuf de la Défense, une filiale à Détroit (États-Unis)… Au fil des pages s’étalent des années où presque tout souriait à l’entreprise, qui atteignait encore 550 millions de francs de chiffre d’affaires en 1994.

À quelques centaines de mètres de là, Saint-Dizier (Haute-Marne) vivait au rythme de l’industrie. Miko, les tracteurs Cima... Ce sont des milliers d’OS (ouvriers spécialisés) qui se retrouvaient le matin au portail des grandes usines de l’agglomération. Les plus anciens des soudeurs et des tourneurs-fraiseurs de la Scop sont la dernière génération à avoir connu ce temps-là. «On rentrait à l’usine parce qu’il fallait travailler, ce n’était pas par choix, explique sans aucune nostalgie Éric Petitjean. Moi j’étais menuisier, mais il n’y avait rien du tout dans le coin, donc je suis arrivé là.» Lui-même fils d’ouvrier, Alain Dudka garde le souvenir des embauches de l’époque. «Généralement, on rentrait parce qu’on connaissait quelqu’un, confirme le contremaître en charge de la transformation et des expéditions. Tu sortais de l’école, tu avais du boulot, mais tu débutais vraiment au smic.» 

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L'adage "un homme, une machine" a longtemps prévalu dans l'usine jusqu'au passage en Scop qui demande aux soudeurs plus de polyvalence. 

Le souvenir des 700 salariés

La Meusienne avait sa propre école d’apprentis. Située dans une partie aujourd’hui déserte de l’usine, l’institution a vu se succéder des générations d’élèves sur ses établis. «Leurs parents travaillent souvent dans la société, les jeunes les avaient sur le dos, comme ça on les tenait mieux, sourit Michel Pedretti, 84 ans, directeur de l’école de 1982 jusqu’à sa fermeture à la fin des années 1990. Nous avions de bons résultats au CAP, les usines nous téléphonaient pour recruter les diplômés.» A Ancerville, l’empreinte de la Meusienne passait aussi par les maisons du quartier de la Pointerie. Propriétaire de l’usine, la famille Giros les avait fait construire pour loger les ouvriers à proximité.

De cette époque, l’ancien ajusteur devenu professeur se souvient du son de la sirène qui résonnait dans les environs à chaque changement de service. C'étaient essentiellement des femmes qui pilotaient les ponts roulants, il y avait des menuisiers qui faisaient les caisses pour l’export et puis surtout la hiérarchie sociale des machines. «C’était un monde à part, parce que le chef de machine, c'était le roi, raconte Alain Dudka, qui a commencé quand chacune avait une équipe de cinq personnes dédiées. C’était très cloisonné, il la faisait tourner et ne montrait à personne comment.» Au bas de l’échelle, les empileurs ramassaient les tubes tout juste usinés. «Ce n’était pas des feignants, mais ils finissaient par faire les choses par automatisme, se rappelle Alain Dudka. Chacun restait à son poste, on ne leur parlait pas, c’était comme ça.»

Tourner la page de la désindustrialisation

Dans ces années 1980 où le Made in France représentait encore deux tiers de la demande industrielle nationale selon l’Insee, la Meusienne produisait à tour de bras. «On ne peut même pas imaginer le nombre de profils qu'on faisait, constate Eric Petitjean. On faisait des machines pour calibrer les petits pois, les galeries de la Renault 21 et même les leviers de vitesses des 2CV.» Et puis la concurrence étrangère moins chère a tout remis en question. Pour faire des gains de productivité, les effectifs ont commencé à fondre. Les rachats se sont succédés avec leur cortège de plans de relance sans entraver la chute.

Ancerville a pourtant évité le choc de la désindustrialisation qui a fait perdre 10000 habitants en 30 ans à sa voisine de Saint-Dizier. «On a pu profiter de notre proximité avec elle, explique Jean-Louis Canova, maire de la commune. Les maires successifs ont créé des lotissements qui ont attiré les gens qui cherchaient à s’installer en périphérie. Comme beaucoup d’ouvriers de La Meusienne venaient de Saint-Dizier, il n’y a pas eu de conséquence sur le nombre d’habitants.» Financièrement la commune n’a pas souffert du déclin de La Meusienne qui a gardé l’ensemble de ses bâtiments, synonyme de taxe foncière identique, jusqu’à sa reprise en Scop en 2024.

Une page complètement tournée pour les salariés désormais seuls à la barre. «Quand tu es dirigé par des banquiers, leur métier c’est la banque. Ce n’est pas la soudure, ils n’y connaissent rien, tranche Alain Dudka. On ne pouvait rien dire, mais maintenant ce n’est plus pareil. On discute, on essaie de changer des choses et si ça n’améliore rien on fait autrement.» Un défi de gestion que la Scop tente de relever, même à 40 personnes. Dans un coin de la salle de réunion, un calendrier cartonné rappelle d'ailleurs cet état d'esprit : «Un savoir faire inoxydable, un collectif soudé».

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