«Si je propose un truc, est-ce que vous me suivez ?» C’est avec ces mots que ça a commencé, même si elle ne s’en souvient plus vraiment. Le 13 mai 2024, un mail déprimant est arrivé sur l’écran des salariés de La Meusienne. Après deux mois de négociations, le fonds d’investissement malaisien qui devait reprendre leur usine (90 salariés, 23 millions d’euros de chiffre d’affaires) jette finalement l’éponge. Pour le fabricant de tubes inoxydables d’Ancerville (Meuse), la liquidation judiciaire est proche après 120 ans d’existence. «Il y a eu une démotivation totale de tout le monde, se souvient Roxanne Creutz. J’étais dans une colère incroyable de me dire qu’on allait liquider un site pour rien.»
Entrée comme stagiaire puis devenue responsable de la gestion industrielle, la jeune femme pense à une reprise de l’entreprise par les salariés. Aidée par l’Union régionale des Scop Grand Est, elle monte un dossier avec 40 de ses collègues et obtient le soutien de cinq banques. En juillet, ils rachètent l’entreprise et son sous-traitant : La Meusienne est sauvée.
Une fin d’année «en mode pompier»
Si l’histoire de la naissance d’une Scop est belle, on oublie souvent de raconter la suite. «De septembre jusqu’à aujourd’hui ça a été "le mode pompier"», résume Roxanne Creutz, qui a reçu de ses collègues un mandat de direction pour quatre ans. Pas de grands débats ni de discours utopiques : ici tout le monde a remis la cote bleue réglementaire sur ses épaules. Il faut continuer de produire pour faire entrer de l’argent dans les caisses. La masse salariale a été revue à la baisse avec plusieurs postes de cadres supprimés. Les salariés-associés ont décidé de repartir avec ce qu’ils gagnaient avant et toujours en 3x8.
TC/Usine Nouvelle «J’étais dans une colère incroyable de me dire qu’on allait liquider un site pour rien», Roxanne Creutz, gérante de La Meusienne
Mais pas question de recommencer ce qui a conduit La Meusienne à changer trois fois de propriétaire en sept ans. Passée d’une vingtaine à moins d’une dizaine de postes, l’équipe administrative se regroupe pour fluidifier les échanges et éviter les mails internes. Après avoir épluché les marges des produits dans les documents laissés par l’ancienne direction, la stratégie commerciale change. «On savait qu'on vendait à perte même si ce n’était pas pour la majorité, explique Roxanne Creutz. On a donc travaillé sur notre base clients pour arrêter de le faire.» Habituée à livrer de gros volumes de tubes avec des marges faibles à l’unité, La Meusienne diversifie son offre vers les commandes de petites séries plus spécifiques. «C’est de la niche, donc vous avez de meilleures marges», indique Roxanne Creutz.
Alors que la Scop ne s’appuie que sur les 4 millions d’euros levés au printemps, l’objectif est clair : il faut utiliser à fond les bobines de métal achetées à chaque fois entre 40000 et 120000 euros l’unité. En parallèle, la jeune société doit encaisser la perte de plusieurs clients, tout en continuant de se reconstruire. La réglementation et l’argent sont les nerfs de la guerre : il faut négocier au mieux les contrats d’énergie, mettre en place un compte bancaire et gérer la partie RH pour que les opérateurs soient autorisés à travailler sur un nombre plus grand de machines.
«On faisait les choses même si ça n’allait pas aller»
La relance de La Meusienne ne s’est pas jouée uniquement dans le bâtiment moderne de la direction, hérité de la période ArcelorMittal. Ce matin de janvier, Bruno Charton fait le tour des lignes de production. Entré dans l’entreprise il y a 31 ans, ce technicien process est incollable sur les machines. Il pilote désormais la fabrication, la maintenance et le bureau d’études. «Le projet a été monté sur des chiffres qui m’ont parus corrects, juge-t-il. Maintenant on ne travaille que pour nous.» Beaucoup de ses collègues ont sondé ce vieux de la vieille, passé par de nombreux postes en interne, avant de verser une partie de leurs indemnités pour reprendre l’entreprise.
L’immensité de l'usine est frappante. Le site historique s’étend sur environ 120000 m² avec une enfilade de bâtiments sur presque un kilomètre. Même si tous n’étaient plus utilisés au moment de la reprise, il a fallu regrouper les activités restantes et libérer du foncier, synonyme de charges. À l’été 2024, les techniciens et les soudeurs ont mis la main à la pâte pour démonter et rapprocher l’activité d’outillage, réinternalisée lors du passage en Scop. «Nous sommes obligé de remettre régulièrement en état un certain nombre de pièces des lignes de production, indique Bruno Charton dans le vacarme du travail du métal. Passer par un prestataire représentait un certain prix.» En plus d’une économie aux alentours de 300000 euros chaque année, l’opération a aussi permis d’éviter de nombreux et fastidieux allers et retours en chariot élévateur entre les bâtiments.
TC/Usine Nouvelle «Pour l'instant, je n'ai pas de retour sur mon système de patins, si personne ne se plaint c’est bon signe», Rémy Meyer, opérateur sur une des lignes de production.
Il est 13 heures et Rémy Meyer vient de prendre son poste à la fabrication de tubes jusqu’à 21 heures. Entré comme opérateur il y a 21 ans, il participe à la démarche 5S (éliminer, ranger, nettoyer, standardiser, respecter les quatre premières étapes) initiée dans l’usine depuis la rentrée. «Avant on subissait, on faisait les choses même si on savait que ça n’allait pas aller», raconte-t-il.
Le quadragénaire a imaginé un système de patins en feutrine : le procédé doit éviter les rayures sur les tubes en sortie de chaine de fabrication. «Pour l'instant, je n'ai pas trop de retour, si personne ne se plaint c’est bon signe, sourit-t-il. Sinon, on serait déjà venu me voir pour me dire que c’était mauvais.» Autre trace de la méthode 5S, des équipements en panne sont rangés sur des étagères. «Avant mes collègues n’étaient pas sensibilisés aux coûts des pièces, explique Bruno Charton. On en renvoyait pour les refaire sans vraiment regarder, mais je savais le prix que ça coûtait.» Aujourd’hui, la Scop ne peut pas se permettre de tout réparer, seules les machines qui sont vraiment utiles à la production sont remises en état.
Malgré la bonne volonté de son équipe, La Meusienne a subi, comme de nombreuses entreprises françaises, les conséquences de l’incertitude politique de la fin de l’année 2024. «Jusqu’en septembre, on pensait qu'on arriverait à 90% de charge en janvier et qu'on finirait à 100% vers février, indique Roxanne Creutz, dont le carnet de commande lui donne une visibilité sur environ trois mois. Sauf que l'industrie s'est arrêtée pendant un mois et demi, en plus du marché automobile qui est à l'arrêt.» Dans les prochains mois, la Scop doit continuer de renforcer sa clientèle et vise un budget à l’équilibre à la fin de l’année, ce serait alors «le premier en vingt ans». Pour y parvenir, La Meusienne ne manque pas d’idées.



