La création de la société coopérative et participative (Scop) Velcorex, le 20 novembre 2023, a conclu un douloureux combat qui a duré près d’un an. «Il y avait les scopistes et les contre-scopistes, ceux qui étaient du côté du patron, ceux qui étaient contre… Humainement, c’était compliqué», pointe Jean-Jacques Kubler, le responsable de production et représentant du personnel.
L’entreprise de Saint-Amarin, à quelque 30 kilomètres à l’ouest de Mulhouse (Haut-Rhin), dans une vallée marquée par la faillite des entreprises industrielles traditionnelles à partir du milieu des années 1990, faisait figure d’exception en maintenant une activité textile. Le groupe éponyme dont elle faisait partie a même été un symbole de la relance de la filière en relocalisant une filature de lin en France en 2020. Las, la société faisait dans le même temps face à d’importantes difficultés financières, qui se sont soldées au tribunal. Sur les 85 salariés, 46 ont repris l’entreprise en Scop. «Nous avons sauvé des emplois et nous sommes la dernière entreprise textile locale», reprend Jean-Jacques Kubler.
Préserver un savoir-faire, poursuivre une activité menacée de liquidation, sauvegarder l’emploi... Ces dernières années, les sociétés coopératives ont le vent en poupe. Dans le Grand Est, elles sont aujourd’hui 220 et rassemblent 4800 salariés, contre 130 coopératives et 3000 salariés en 2017, une progression qui reflète une tendance nationale. Ceux qui ont opté pour ce modèle en ont fait une force. Comme chez AMDL à Issenheim, à 20 kilomètres au nord de Mulhouse, né de la reprise à la barre du tribunal, en octobre 2022, de la société MDL Europe par 42 salariés. L’entreprise est spécialisée dans l’usinage de précision de pièces et la fabrication et la distribution d’éléments de guidage pour les presses à emboutir.
© Grégory TACHET AMDL, à Issenheim, réalise des montages complexes d’usinage de grande dimension.

- 1.1706+1.29
8 Avril 2026
Dollar Us (USD) - quotidien$ USD/€
- 0.2-33.33
Trim 4 2025
Salaire ouvriers - Ensemble DE à RU% sur dernier mois du trimestre précédent
- 0.86893-0.42
8 Avril 2026
Livre sterling (GBP) - quotidien£ GBP/€
Une stratégie décidée par les salariés
Sortis du groupe international auquel ils appartenaient, les salariés associés ont désormais la main. «Nous avons diversifié notre activité en dehors de la production monoproduit imposée par notre ancienne direction. Nous réalisons des montages complexes pour des opérations spéciales, nous nous plaçons sur de la sous-traitance locale d’usinage de grande dimension, car il y a des besoins», détaille Nicolas Schnoebelen, le PDG de l’Atelier mécanique de la Lauch (AMDL).
Dans cette manufacture de 5 000 m2 qui abrite d’imposantes machines de découpe, de montage, d’usinage et de traitement thermique, la nouvelle fraiseuse à portique à cinq axes, qui arrivera en juin, est attendue avec impatience par les équipes de production. Elle fait partie du plan d’investissement compris entre 1,5 et 2 millions d’euros sur trois ans, décidé par le conseil d’administration, qui compte dix salariés représentant l’ensemble des services et des niveaux hiérarchiques. Après une première année «intense» souligne le PDG, où il s’est agi pour toute l’équipe de gérer l’administratif, rassurer les clients et les fournisseurs, la Scop trouve maintenant son rythme. Elle a embauché trois personnes et prévoit autant de recrutements. En 2023, elle a réalisé un chiffre d’affaires de 6,4 millions d’euros, en progression sur un an.
À Kingersheim, dans la petite couronne mulhousienne, le slogan qui surplombe l’entrée du siège social de Maurer Tempé Alsace donne le ton : «L’entreprise qui appartient à ses salariés !»«Depuis le début, nous revendiquons notre statut et sommes fiers d’être une Scop. Cet esprit a longtemps été "vivons heureux, vivons cachés", mais c’est en train de changer», souligne Mathieu Rouillard, son PDG. Après plusieurs années de déboires stratégiques et financiers, l’entreprise familiale de boucherie-charcuterie-traiteur a été reprise en 2019 par 103 personnes. La Scop en compte aujourd’hui 125. Elle a fait grimper son chiffre d’affaires à 25 millions d’euros, contre 20 avant la reprise, et a modernisé son outil de production en investissant 2,5 millions d’euros. Pour Mathieu Rouillard, ce statut participe pleinement au succès : « L’investissement des salariés d’une Scop est un atout qui convainc de nouveaux partenaires. »
Un atout pour recruter
Fonderie de la Bruche «Nous mettons en avant notre statut dans nos échanges avec nos clients et nos prospects et c’est un élément de confiance supplémentaire. Ils sentent que les salariés sont engagés pour une réussite collective et donc totalement engagés dans la production, le respect des délais», souligne aussi Pascal Vuillemin, le PDG de la Fonderie de la Bruche, à Schirmeck (Bas-Rhin), qui a adopté le statut de Scop en 1981. La forme coopérative apparaît même comme une réponse au problème d’attractivité que connaissent les industriels. Chez Maurer Tempé comme chez AMDL, cela a été un atout pour attirer de nouvelles recrues. Au fil des ans, le système gagne en autonomie et se développe sous des formes parfois inattendues. En septembre 2023, la Fonderie de la Bruche a repris l’entreprise d’usinage de précision Erimeca, située à Molsheim, à une trentaine de kilomètres de son site, et a ouvert son modèle coopératif aux 16 salariés qui l’ont rejointe. Dix sont entrés au capital de la société. Un modèle plutôt original d’une Scop sauvée par une autre Scop !
Les reprises réussies font bouger l’image des sociétés coopératives. Les administrateurs judiciaires, l’État, les collectivités n’hésitent plus à se faire prescripteurs du modèle pour sauver les établissements. Cette référence est de plus en plus utilisée pour reprendre des entreprises saines, dans le cadre d’une transmission.
Un modèle qui nécessite des fonds
Si la Scop sauve des entreprises de la faillite pure et simple ou de la revente, elle n’est pas une solution miracle. «Il nous arrive bien sûr de refuser des dossiers lorsqu’il n’y a pas de modèle économique», souligne Marie-Madeleine Maucourt, la directrice de l’Union régionale des Scop (Urscop) Grand Est. «Le redressement judiciaire est un échec. Il faut analyser les causes et trouver ce qui va être changé dans le modèle pour que la société atteigne la rentabilité», reprend-elle. Les salariés investissent leur prime de licenciement, une partie de leurs allocations-chômage dans le projet. Le capital peut être abondé par Socoden, la société de financement du mouvement des Scop. L’Urscop a aussi ses outils propres de cautionnement bancaire et de prêt, et travaille, pour les questions de financement, avec le Crédit Coopératif, France Active, l’Institut de développement de l’économie sociale (Ides) et la région Grand Est. L’union régionale a aussi créé une foncière pour la gestion des biens immobiliers. Enfin, la validation du business plan du projet de reprise par l’Urscop déclenche habituellement la confiance des banques, qui complètent la mise de départ.

Vous lisez un article de L'Usine Nouvelle 3727 - Février 2024



