Après l’urgence des premiers mois en Scop, La Meusienne doit commencer à penser à la suite. Pas question pour le fabricant de tubes d’Ancerville (Meuse) de recommencer à produire en masse et de s’endetter avec des stocks invendus. Il faut trouver les bons marchés et utiliser au mieux les outils hérités de l’ancienne structure.
Si les machines font vivre une usine, son carnet de commandes garantit sa pérennité. Bonne nouvelle, après un début d’année plombé par l’incertitude politique, La Meusienne voit le sien repartir à la hausse grâce à son activité réalisée à 70% à l’export. «Nous avons été obligés de remettre les gens à des postes individuels sur chaque machine», décrit Bruno Chartron, technicien process qui a repris en main la production, la maintenance et le bureau d’études.
Du travail en plus pour ses collègues qui approvisionnent les lignes en «feuillard», cette lourde feuille d’acier ou d’inox que la Scop transforme en tubes de toutes tailles, mais aussi pour ceux qui conditionnent les produits à la sortie. Au fil de ses rotations de jour ou de nuit, Remy Meyer, fort de sa vingtaine d’années d’expérience, aide les autres opérateurs à gagner en polyvalence pour surmonter le passage de 90 à 41 salariés avec la reprise en Scop.

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Surmonter les aprioris du passé
S’ils connaissent tous leur métier, les ouvriers devenus associés doivent surmonter leurs aprioris quand il faut investir pour gagner des commandes. La faute à des décennies de restructurations et de tensions avec les précédentes directions. «Quand vous en parlez c’est difficile parce qu’il y a de gros ressentis, explique Roxanne Creutz, la jeune directrice de la Scop. Quasiment tous les investissements qui ont été faits ont débouché sur des machines qui sont démantelées ou à l’arrêt parce qu’il n’y pas eu de marché derrière.» L’exemple le plus criant est celui d’une machine de pointe à laser capable de faire des tubes de 12 mètres… qui n’ont jamais été trouvé preneur.
Maintenant que les moyens sont limités, il faut faire simple et efficace. Alors Bruno Chartron s’est souvenu d’une fosse comblée il y a une vingtaine d’années. Il fallait arrêter les allers-retours inutiles entre le refendeur, qui permet de découper les bobines de métal en bandes, et le basculeur, qui permet de les poser à l’horizontale sur des palettes. Pour quelques milliers d’euros, la fosse a été déblayée afin de permettre au second de retrouver sa place originelle, à quelques mètres du premier. Pas question de dépenser plus quand la Scop peut faire le reste. Bruno Chartron et deux collègues ont pris une demi-journée pour démonter eux-mêmes la machine de 7 tonnes et l’ont transportée à sa nouvelle place avec les engins de la maison.
Les débouchés du façonnage
Ce réaménagement fait coup-double. En plus de sa production propre, La Meusienne compte désormais sur le façonnage pour diversifier ses débouchés. Il y a quelques mois, l’un de ses fournisseurs a eu besoin de découper ses petites bobines avec une tolérance fine. «On a fait une modification qui a pris trois jours sur le basculeur afin qu’il puisse prendre en charge des bobines de 2 tonnes, contre 8 tonnes normalement», indique Roxanne Creutz. Un test a eu lieu, suivi d’un second pour un autre client. «Les grands groupes qui nous contactent sont présents dans plusieurs pays en Europe, complète la dirigeante. Leurs usines sont parfois trop chargées pour répondre au marché français. Il y a aussi le coût du transport qui joue : il est de 1500€ entre l’Allemagne et chez nous alors qu’il peut descendre à 800€ pour un trajet en France.»
L'Usine Nouvelle Mates ou brillantes ? Le sujet ne fait pas encore l'unanimité chez les salariés-associés.
Grâce au travail pour d’autres entreprises, La Meusienne veut absorber ses charges fixes, soit environ 5% de son chiffre d’affaires. Tous les savoir-faire sont mis à profit, comme la capacité à créer des tubes ovales avec des galets de soudage spécifiques. Alors qu’elle en produisait pour les tringles de grands magasins parisiens dans les années 1980, La Meusienne vient d’en fabriquer à nouveau pour un client au début de l’année. Après une amélioration de sa machine à polir, la Scop a aussi pris une commande pour un industriel de l’agroalimentaire qui voulait des tubes brillants dans son usine.
Une paille en métal pour se faire connaitre
Mais les capacités industrielles ne suffisent pas, il faut pouvoir les vendre. En partance pour le salon Global Industrie de Lyon, Anne-Virginie Strozic, la responsable commerciale, enchaine les événements en France et en Europe. «Il y a peu d’acheteurs sur place, mais on peut y récupérer les contacts des bonnes personnes, indique celle qui a débuté dans l’entreprise en 1999. On prospecte pour trouver des clients qui ont des projets spécifiques, que ce soit sur la longueur du tube, son aspect ou sa quantité.» C’est en rappelant d’anciens clients qu’elle a pu valider de nouvelles commandes pour le polissage. Puis un post de la Scop sur LinkedIn a déclenché des demandes de renseignements de nouvelles entreprises.
De son côté Roxanne Creutz joue aussi la carte commerciale. Elle s’apprête à aller au Sénat pour y rencontrer les dirigeants de plusieurs grands groupes français dans le cadre d’une journée dédiée aux entreprises. À plus long terme, la Scop a des marchés ambitieux dans le viseur. Il y a quelques mois, un industriel aéronautique lui a ainsi passé une commande pour voir si ses tubes feraient l'affaire dans les entrailles d'un aéronef. Elle compte aussi sur sa production «made in France» pour pouvoir décrocher des commandes d’industriels de la défense.
Reste à jouer la carte du grand public. Dans le sillage des verres Duralex, La Meusienne mise, elle aussi, sur un bien de consommation. Face aux réticences de ses collègues, Roxanne Creutz a rusé en demandant à tester les limites de finesse des machines, ce qui a donné… Une paille en inox de 6 millimètres de diamètre. Depuis, des groupes ont été montés en interne pour décider de l’aspect du produit. Résultat ? «Les anciens aiment les pailles brillantes, les plus jeunes préfèrent quand elles sont mates», sourit cette dernière. La fiche produit est presque achevée et va permettre de démarcher les distributeurs potentiels.
En attendant, la Scop compte sur le coup de projecteur d'un reportage d'une chaine nationale, diffusé prochainement. Elle projette de vendre en ligne les 2000 premiers lots de trois pailles aux alentours de 15 euros. Presque un retour aux sources pour cette entreprise qui a produit divers objets au fil de 120 ans d'histoire qui ont profondément marqué son territoire.



