Enquête

Une envie de textile made in France

Après des décennies de descente aux enfers, le textile français, bousculé par les attentes des consommateurs, se prend à rêver d’un renouveau.

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Fondateur de 1083, Thomas Huriez a relancé la production de jeans à Romans-sur-Isère (Drôme).

Fabrication française exigée. « Des marques de moyenne gamme, à l’image très française mais qui produisent dans les pays de l’Est, sont venues nous voir parce que leurs clients asiatiques réclament du made in France, raconte Amedi Nacer, le gérant du groupe Thierry-Fonlupt, façonnier du luxe. Nous coûtons deux fois plus cher que la Bulgarie, mais ces marques ont un pistolet sur la tempe ! Nous allons revoir notre façon de produire pour ne pas faire de la sur-qualité et répondre à cette nouvelle clientèle. »

L’entreprise d’Amedi Nacer ira un peu plus loin dans la coupe automatisée de tissus et l’utilisation de logiciels pour limiter la consommation de matières premières. L’un des modèles qu’elle devra confectionner est iconique pour la marque cliente, donc change peu, ce qui permet une industrialisation plus poussée. Le groupe (8 millions de chiffre d’affaires en 2019), dont les deux sites, en Mayenne et dans le Calvados, emploient 220 salariés, s’apprête à créer une nouvelle unité de production pour répondre à cette commande. Elle servira à former les nouveaux salariés. « Il faut apprendre à regarder le business comme un échange entre partenaires », conclut le chef d’entreprise. Une nouveauté, dans le milieu…

Sylvie Chailloux, la présidente de l’Union française des industries mode et habillement (Ufimh, groupement des confectionneurs), dirige Textile du Maine, une entreprise de prêt-à-porter féminin. Elle aussi remarque l’arrivée de nouveaux clients. « Ce sont des porteurs de projets, qui veulent une fabrication locale. Nous sommes attentifs à leur demande, et ils comprennent nos problématiques. Cette oreille-là, on ne l’avait plus dans le prêt-à-porter. »

Une filière qui retisse sa toile

La poussée vers le made in France a commencé il y a deux ou trois ans, mais depuis un an, c’est une déferlante ! C’est super ce qu’il se passe !

—  Karine Renouil-Tiberghien, dirigeante du groupe Les Manufactures de layette et tricots

Le secteur bouillonne. « La poussée vers le made in France a commencé il y a deux ou trois ans, mais depuis un an, c’est une déferlante ! Notre croissance est largement supérieure à 10 % par an. »

Karine Renouil-Tiberghien a repris il y a cinq ans un survivant de l’hécatombe tombée sur les tricoteurs français : La Manufacture de layette et tricots, née à Tarbes, désormais à Pau (Pyrénées-Atlantiques), passée de 1 à 3 millions d’euros de chiffre d’affaires. Si le tricotage de la layette est resté en France, l’assemblage de certaines collections, jusque-là effectué complètement en Tunisie, a été rapatrié en France, « mais ce ne sont pas les mêmes prix », note la dirigeante, qui a repris deux tricoteurs de Roanne (Loire). Le groupe, rebaptisé Les Manufactures de layette et tricots, fait désormais travailler une soixantaine de personnes, le chiffre d’affaires des deux entreprises rachetées a été multiplié par deux en deux ans. « C’est super ce qu’il se passe ! », conclut Karine Renouil-Tiberghien.

Amedi Nacer se réjouit de voir arriver « une nouvelle génération d’entrepreneurs, qui ne sont pas issus du sérail et qui font appel à des fonds d’investissement ». Les mêmes noms reviennent dans toutes les bouches : Thomas Huriez, le président de 1083, et Guillaume Gibault, le président du Slip français, qui ont relancé des productions locales de jeans pour le premier, de sous-vêtements pour le deuxième, en faisant travailler des industriels historiques, ravis de se faire bousculer par ces nouveaux venus. Avec Marion Lemaire, créatrice il y a deux ans de la marque de vêtements en lin Splice, les deux patrons ont créé le collectif Linpossible, qui cherche à développer une filière complète du lin et du chanvre en France. « J’ai eu du mal, mais j’ai trouvé un tricoteur qui a accepté de faire des essais, de régler ses machines, de faire des nouvelles mailles », raconte Marion Lemaire, qui a quitté la banque pour « faire quelque chose qui a du sens ».

Le textile technique tire le secteur

Après avoir parié sur les mécaniciens pour concevoir leurs matériaux composites, l’industrie a compris la valeur ajoutée des textiliens.

—   Éric Devaux, directeur de l’Ensait

Pendant les années difficiles, le textile technique a permis au secteur de garder la tête hors de l’eau. Utilisé dans l’aéronautique, l’automobile, le bâtiment, il représente, en France, la moitié du chiffre d’affaires de la fabrication textile. « Après avoir parié sur les mécaniciens pour concevoir leurs matériaux composites, l’industrie a compris la valeur ajoutée des textiliens, souligne Éric Devaux, le directeur de l’Ensait, école d’ingénieurs de Roubaix (Nord) spécialisée dans les textiles. Parmi les sous-traitants, ont survécu ceux en capacité de répondre à ces marchés de niche. » Aujourd’hui, c’est le segment du médical, avec ses textiles intelligents truffés de capteurs, qui tire le secteur. « Attention à ne pas précéder le marché, en proposant des produits que personne ne demande », met en garde le directeur, échaudé par le bref engouement pour les textiles cosmétiques. Le textile technique est devenu une source de diversification pour les rares acteurs du textile « habillement » qui veulent bien s’ouvrir à ce marché. Textile du Maine vient de se lancer dans un produit paramédical, Thierry-Fonlupt va confectionner des assises de sièges d’avion pour un équipementier aéronautique. Mais les liens restent faibles.

Après des années de descente aux enfers, le textile français veut croire en sa résurrection. En vingt ans, la filière a perdu les deux tiers de ses salariés et plus de la moitié de sa production. Ses effectifs dépassent de quelques milliers les 100 000 salariés. Un gros tiers travaille dans la partie amont du secteur, la fabrication textile (filature, tissage, tricotage, ennoblissement, textiles techniques) ; un petit tiers dans l’aval, l’industrie de l’habillement (confection) ; un dernier tiers dans le cuir et la chaussure, un secteur porté par la maroquinerie de luxe. « En 2020, le secteur a su montrer qu’il était agile, en fabriquant rapidement des masques en tissu, note Yves Dubief, le président de l’Union des industries textiles (UIT). Beaucoup ont découvert que l’activité productive existait encore, et que quand on avait besoin d’elle, elle était là… » L’Insee note un retour de la hausse des effectifs en 2018 pour la première fois depuis des décennies, une tendance accentuée en 2019. L’année 2020 a été atypique, mais l’élan se confirme, comme le montrent les enquêtes en région des correspondants de L’Usine Nouvelle.

La fibre sociale et environnementale

Chaque kilo de textile produit en France réduit de moitié notre empreinte carbone par rapport à une production en Chine.

—  Gildas Minvielle, économiste à l’Institut français de la mode

Ce sont les consommateurs qui bousculent le milieu. « Beaucoup choisissent d’acheter moins, mais mieux. Ils ne veulent plus être dans la surconsommation et privilégient le made in France, qu’ils associent à un mieux-disant environnemental et social », analyse Gildas Minvielle, économiste à l’Institut français de la mode. Selon une enquête de l’UIT, alors que la France ne produit que 5 % (en valeur) des vêtements qu’elle consomme, « chaque kilo de textile produit en France réduit de moitié notre empreinte carbone par rapport à une production en Chine ».

En janvier, le comité stratégique de filière Mode et luxe a remis au gouvernement un rapport intitulé « Relocalisation et mode durable ». Il y explore les conditions d’une progression du textile français dans la consommation des Français. Première piste : convaincre les distributeurs et les grands du luxe de tenir compte des coûts complets de leurs achats asiatiques. « Quand vous commandez loin, vous achetez de grandes quantités, ce qui génère plus de soldes et d’invendus », plaide Yves Dubief. La profession s’est dotée d’un outil de calcul qui permet d’évaluer le coût réel d’une commande asiatique par rapport à une fabrication française, une fois ces pertes prises en compte. Et s’il faut vendre plus cher, les consommateurs se disent prêts à débourser 10 % de plus pour un pull ou un jean français. Ça se tente… Les industriels traditionnels qui ont tenu jusqu’ici sentent le vent tourner. Les sous-traitants produisent de plus en plus en leur nom propre, pour mettre en valeur leurs produits 100 % français.

A contrario, la production française, qui peut aller jusqu’à fabriquer à la demande grâce au numérique, permet de limiter les invendus. Un objectif de compétitivité qui rejoint celui de préservation de l’environnement. Au 31 décembre 2021, il sera interdit de détruire les invendus, comme l’impose la loi anti-gaspillage pour une économie circulaire (Agec). « Il faut inciter les marques à faire de l’éco-conception, plaide Sylvie Chailloux. Elle permet de réduire le nombre de prototypes, de proposer les vêtements en cinq coloris au lieu de dix-huit… » Autre piste, en plein développement : industrialiser le tri et le recyclage des textiles. « Les techniques sont au point, mais le modèle économique se cherche encore », précise Yves Dubief. Le recyclage permettra, parfois, de doter l’industrie textile d’une matière première locale qui lui fait défaut, en dépit des tentatives de relancer la laine, la soie, le chanvre, le lin, français.

Le plan de relance en soutien

Quitte à fabriquer français, autant le faire savoir. La traçabilité est devenue un enjeu majeur. « Les textiliens sont frustrés par le made in France, qui ne valorise pas l’origine du tissu, mais uniquement le lieu de la dernière transformation », note Gildas Minvielle. Ils se battent pour une traçabilité de chaque étape de fabrication, mais les entreprises de la confection, elles, ne veulent pas d’une transparence qui révélerait d’où viennent leurs fibres et tissus. « Peu d’industriels ont intérêt à faire de la traçabilité, analyse Thomas Vacheron, de la CGT Textile. Pourtant, dans le luxe notamment, ils pourraient se permettre de faire du 100 % français. » La loi Agec impose cette transparence pour fin 2021, à la fois sur l’origine des produits et sur leur impact environnemental. Sylvie Chailloux plaide pour que l’on octroie un délai supplémentaire aux entreprises : « En dix-huit mois d’expérimentation, on a réussi à tracer trente produits seulement. On n’a pas les outils pour aller plus vite, on n’y arrivera pas ! » Le gouvernement pourrait leur laisser un an de plus.

La modernisation des équipements permettrait, elle, de réduire la part de la main-d’œuvre dans le coût d’un produit textile français… Le plan de relance a déjà soutenu une quarantaine de projets d’investissements dans le secteur, pour un total de 25 millions d’euros. Plusieurs projets de filatures renaissent dans le lin, dont la France est le premier producteur mondial. Autre frein au développement textile espéré, les problèmes de recrutements. « On a laissé passer une génération entière sans former à nos métiers », déplore un industriel. Beaucoup espèrent que l’approche écoresponsable qui émerge changera l’image du textile et ramènera à eux les nouvelles générations.

Pour qu’il y ait une réelle bascule, il faudrait que les grands donneurs d’ordre suivent le mouvement. Ça frémit. Decathlon réfléchit à produire en partie français, Okaïdi et Système U aussi, le groupe Mulliez (Pimkie, Jules…) va se lancer dans le jean fabriqué en France. Il faudrait aussi que les acteurs travaillent ensemble. Les nouveaux venus dans le monde du textile ont tous peiné pour trouver en France les fabricants dont ils avaient besoin. « C’est le problème d’une filière qui n’en est pas une », commente Gildas Minvielle, citant le contre-exemple de la filière italienne, habituée à « chasser en meute ». « C’est culturel, donc difficile à changer », craint Amedi Nacer. L’année 2020, si particulière, a donné naissance à une plate-forme de mise en relation des industriels des différentes étapes de la fabrication textile, pour produire des masques. « Savoir faire ensemble » va perdurer, c’est bon signe. Pour être confortée, la renaissance engagée par les industriels du textile devra être collective. 

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