L'Usine Nouvelle. - Après les métaux, vous consacrez un très beau livre aux textiles. Quelle est la principale différence entre ces univers ?
Hugues Jacquet. - Ces ouvrages s’inscrivent dans la collection Savoir & Faire, coéditée par la Fondation d’entreprise Hermès et Actes Sud afin de sensibiliser le public à l’histoire des matières premières et des savoir-faire qui y sont associés. Si les deux livres s’inscrivent dans le même projet, il est très difficile pour moi de comparer le métal et le textile. Disons qu’au XIXe siècle, le métal contribue à la mécanisation, à la révolution industrielle, en s’appuyant sur les sciences de l’ingénieur. S’il y a une mécanisation de l’industrie textile, c’est avec la famille des métaux. Les deux secteurs ont surtout connu des destins parallèles, même si l’on tisse des fils d’or ou d’argent dans les étoffes les plus précieuses.
En vous lisant, on se rend compte à quel point le textile est au cœur de l’histoire sociale. Le premier télétravail est celui des paysans qui tissent du fil pour la proto-industrie. L’histoire des luttes sociales au XIXe siècle est très liée aux textiles...
En écrivant l’introduction de l’ouvrage, j’ai voulu creuser un angle spécifique. Dans l’histoire du textile, il y a une dimension narrative très importante. Le textile est parti de matières premières agricoles, traitées pendant la saison basse au domicile. Tout change au XIXe siècle. L’histoire de la ville de Roubaix est à cet égard édifiante : on passe d’une bourgade de 6 000 habitants au début du siècle à plusieurs dizaines de milliers à la veille du XXe siècle !

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10 Avril 2026
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Indice mensuel du coût horaire du travail révisé - Salaires et charges - Tous salariés - Industrie manufacturière (NAF rév. 2 section C)base 100 en décembre 2008
Cette histoire n’est pas toujours heureuse. C’est le moment des grandes luttes laborieuses. C’est dans le textile qu’émerge au Royaume-Uni le mouvement luddiste de résistance au machinisme. Les ouvriers cassaient les machines par crainte du chômage technique.
La pandémie du Covid-19 a rappelé l’importance du textile français, notamment pour la fabrication de masques. De quoi cela est-il révélateur ?
Cette crise a mis en lumière l’importance d’avoir un tissu économique diversifié avec des PME, des ETI et des grands groupes. Chacun compte et a un rôle à jouer. Les uns et les autres ont fait preuve d’une sorte de civisme industriel. Ils ont montré qu’ils pouvaient se mobiliser rapidement pour produire des équipements et des protections pour les personnels soignants. Cela a révélé qu’on se trompait quand on pensait qu’il existait des secteurs pour lesquels il ne fallait plus se battre au prétexte qu’ils ne relevaient pas de la haute technologie.
Comment cela ?
Ce qui a été visible, de façon inattendue et pourtant évidente, c’est l’importance des filières. Dans le textile, elles sont souvent très divisées, avec de nombreux acteurs. Il faut être très vigilant. Quand un acteur disparaît, c’est toute la filière qui est en danger. Par exemple, certains industriels ont tissé du fil pour faire des masques, mais n’ont pas trouvé assez de confectionneurs.
Ce qui se passe dans la filière de la laine doit être observé de près. Le jour où, par exemple, vont disparaître les laveurs de laine – on les compte sur les doigts d’une main aujourd’hui –, c’est toute la filière qui sera en danger. Il est urgent de réfléchir à la localisation de la production, en intégrant l’impact socio-économique de sa présence sur les territoires, mais aussi les conséquences néfastes de son absence.
Qu’ont en commun des entreprises traditionnelles du textile et une ETI de textile médical comme Thuasne ? Des savoir-faire ?
Supprimer le textile traditionnel pour se consacrer au seul textile technique au nom d’une destruction créatrice schumpétérienne souvent mal comprise est une erreur. D’abord, parce que tous ces mouvements engagent des temps différents. Entre le moment où une entreprise ferme et celui où va se développer la nouvelle industrie high-tech, du temps s’écoule. Ensuite, on oublie un point important : sans le bassin textile lyonnais, qui possède le savoir-faire pour tisser des fils particuliers, nous n’aurions pas eu les métiers à tisser pour la fibre de verre et la fibre de carbone. Si l’on ferme trop tôt, les savoir-faire disparaissent. Sans mauvais jeu de mots, il y a véritablement un fil entre les époques, les savoir-faire. Pas de high-tech sans lien avec le passé. La Société choletaise de fabrication a conservé des métiers à tisser centenaires, qu’elle utilise pour produire des sangles et des courroies très innovantes. Sans l’industrie du ruban à Saint-Étienne, nous n’aurions pas aujourd’hui des solutions textiles pour des applications médicales de pointe.
Avant même la pandémie de Covid-19, on a vu un retour du made in France. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
On entend parfois dire que le textile est par nature une industrie mondialisée, en se référant aux routes de la soie. Ce serait fatal. On peut se demander si l’on n’est pas allé trop loin en termes d’ouverture de marchés, si l’on n’est pas allé trop vite, sans bien anticiper toutes les conséquences. La question du textile montre que l’Union européenne est la meilleure élève pour le libéralisme, davantage que les pays qui s’en réclament mais qui savent aussi très bien défendre leurs entreprises, comme les États-Unis. Ce qui est intéressant, c’est que la prise de conscience vienne des consommateurs. Un lot de trois paires de chaussettes à 3,90 euros, est-ce vraiment possible ? Viable ? Les consommateurs ont compris que derrière un prix, il y a des emplois, des filières.
Quel rôle peuvent jouer les maisons de luxe dans la préservation des filières ?
Il existe des différences majeures entre les maisons. Toutes n’ont pas fait le choix de délocaliser. Certaines sont restées sur le territoire français parce que le made in France a une valeur pour elles et pour le consommateur. Ceci rappelé, les maisons de luxe sont les héritières de l’histoire du textile en France. Elles permettent de montrer ces savoir-faire techniques de haut niveau, de les rendre plus visibles, mais aussi de faire vivre des filières qui, pour certaines, n’existeraient pas sans elles. Je voudrais souligner que, là aussi, le consommateur pourrait jouer et joue déjà un rôle central. Avec la puissance des réseaux sociaux, il sera plus difficile de délocaliser certaines productions pour ces maisons, qui sont très attentives au risque réputationnel. On n’est plus à l’époque où Burberry’s a délocalisé sa dernière fabrique britannique en Asie. En 2007, même la menace de la Couronne d’ôter son imprimatur de « fournisseur officiel de la maison royale » n’y avait rien fait. Je ne suis pas certain que cela se passerait de la même façon aujourd’hui.
Comment voyez-vous le futur des textiles ?
Passionnant. Les travaux sur le lin, la laine n’ont pas fini de nous étonner. Je crois que l’on va réfléchir à une manière de produire et de consommer de façon plus frugale, en tenant compte des ressources utilisées. On va réfléchir à la dimension locale des productions.
Parmi les sujets que nous abordons dans ce livre, ce qui concerne la teinture par des micro-organismes mérite d’être souligné. Après les teintures issues de la chimie organique, ce serait une véritable innovation qui réduirait massivement les conséquences environnementales des teintures actuelles. Aujourd’hui, les ingénieurs travaillent pour passer de l’expérimentation en laboratoire à l’industrialisation, et ils ne sont pas loin du but. Contrairement à ce que beaucoup de personnes croient, l’industrie textile reste un lieu important pour l’innovation.
* « Les Textiles », ouvrage collectif dirigé par Hugues Jacquet, éditions Actes Sud et Fondation d’entreprise Hermès, 2020



